Archive for May, 2009

Park Ji-sung : un destin en crampons

175203927_a90859e3b0Manchester United a perdu 2-0 contre le Barça hier soir au Stade Olympique de Rome. Les Sud-Coréens n’avaient vraiment pas besoin de ça cette semaine. Enfin, ils pourront toujours se dire que Park Ji-sung est le premier footballeur asiatique à avoir disputé la finale de la Ligue des champions. Retour sur une ascension semée d’embûches.

Cela faisait un an. Un an que Park Ji-sung, dit « Ji », attendait ce moment avec des fourmis dans les protège-tibias. Petit flashback. Nous sommes le 21 mai 2008 à Moscou. Manchester United affronte Chelsea en finale de la Ligue des champions. Un choc estampillé Premier League entre les deux poids lourds anglais. Ji en frétille d’avance, lui qui a joué un rôle important dans la qualification des Red Devils. Et boum, le coup de carafon. Mister « trois poumons » n’est même pas sur le banc des remplaçants; il suivra la finale des tribunes en costard-cravate et le moral en berne. Dans les médias coréens, « le cauchemar de Moscou » a toujours du mal à passer. Hier soir, Park faisait bien partie des plans de Sir Alex mais lui et ses coéquipiers ont sombré face à l’irrésistible armada blaugrana. Une grosse désillusion certes, qui ne doit cependant pas faire oublier le chemin parcouru.

Car la vie n’a pas toujours été rose bonbon pour Ji le footeux. Issu d’un milieu très modeste, il a grandi à Suwon, une ville industrielle située au sud de Séoul. Rien ne le prédisposait à devenir la star adulée d’aujourd’hui, ni sa petite taille, encore moins ses pieds plats. Rien si ce n’est une volonté de fer et le soutien inoxydable de sa famille. Dés son plus jeune âge, Park se distingue en effet par une abnégation hors du commun. Ses parents, tout dévoués à sa cause, vont jusqu’à racheter une boucherie afin de nourrir correctement le garçon. Mais les clubs professionnels coréens trouvent cet ado fluet d’1m75 décidément trop chétif et ne donnent pas suite. Après un bref passage à l’université de Myungji à Séoul, Park atterrit dans un club japonais, le Kyoto Purple Sanga en 2000. A partir de là, les choses s’enchaînent rapidement. Ji participe aux Jeux Olympiques de Sydney et connaît sa première cap dans l’équipe nationale. Ce n’est pas encore le taulier des Guerriers Taeguk mais un jeune footballeur qui ne fait pas franchement l’unanimité.

Gus Hiddink, l’homme providentiel

L’arrivée de Gus Hiddink aux commandes de la sélection nationale en 2001 va tout changer. Le Batave repositionne Park à l’aile et lui manifeste une confiance totale. Sous son autorité, Ji multiplie les bonnes performances et participe activement au parcours miraculeux de l’équipe coréenne lors de la Coupe du Monde 2002. Mais Gus le Messie ne s’arrête pas là, il emmène son protégé dans ses bagages à son retour aux Pays-Bas comme entraîneur du PSV Eindhoven. Après des débuts laborieux entre sifflets et jets de cannette, Park finit par entrer dans le cœur versatile des supporters qui composent en son honneur l’inoubliable « Song for Park ». En 2005, le joueur coréen prend une décision difficile; il s’affranchit de son mentor néerlandais et signe à Manchester United. MU, c’est un peu la Mecque du footballeur, un club dont les origines doivent remonter aux Croisades, bref un monument classé. A son arrivée, ça ricane sec dans les pintes de stout. Pour les fans mancuniens, le transfert de Park n’est rien d’autre qu’une juteuse opération commerciale destinée à booster le merchandising sur le marché asiatique. Un Coréen –fuck it !- et pourquoi pas un eskimo tant qu’on y est ?! Ji doit à nouveau faire ses preuves et enfile aussitôt le bleu de chauffe. Il n’a rien d’un virtuose du ballon rond mais ses courses incessantes ainsi que son sens aigu du collectif vont peu à peu lui permettre de se faire sa place parmi les cracks de l’effectif. Hiddink, qui le connaît par cœur, déclare à son sujet : « Il fait le sale boulot pour les stars (…) Ses qualités ? Il est infatigable, il peut jouer à fond 90 minutes. C’est un joueur intelligent et très déterminé. »

Cette saison, on a beaucoup vu Park Ji-sung dans l’équipe mancunienne ; des discussions sont d’ailleurs en cours en vue d’une prolongation de contrat. Titulaire à United, Ji fait aujourd’hui figure d’icône nationale en Corée. Son autobiographie, Infinite Challenge, se vend comme des petits pains et son fan club compte plus de 87 000 membres. Certes, la coupe aux grandes oreilles lui a échappé hier soir mais il est déjà d’ors et déjà monté plus haut que n’importe quel autre footballeur asiatique. Un destin inespéré pour un garçon pauvre et malingre qui s’est fadé des marmites de soupe à la grenouille dans le seul espoir de gagner quelques centimètres. Allez Ji, relève la tête, l’aventure sous le maillot des Red Devils est loin d’être finie. « To be continued », comme on dit dans la langue de Shakespeare.

sankyo

Choi Hong-man: le Godzilla coréen

Choi Hong-man ne peut pas passer inaperçu. Il mesure 2m18 et pèse 165 kilos. Il n’est donc pas tout à fait bâti comme nous. Ancien lutteur de ssireum, la lutte traditionnelle coréenne, notre géant s’est lancé dans le K-1 en 2005. Jusqu’à présent, il n’a pas démérité mais soyons honnêtes, sa boxe est assez monolithique. Ne lui demandez pas de se désaxer ou de balancer des high-kicks pleine poire, il ne sait pas faire. Choi avance sur l’homme en permanence, jouant de son direct du gauche pour placer sa droite. Parfois, un coup de genou vient étoffer son arsenal rudimentaire. Bien sûr, il a une frappe de mule et quand il touche, ça douille en face.

Choi Atomiseur

Mais à côté des cadors actuels du kick-boxing tels que Remy Bonjasky,  Choi alias « Techno Goliath »  ne tient pas la comparaison. Trop lent et prévisible. Comme Akebono et Bob Sapp, il fait partie de ces combattants limités techniquement dont le gabarit hors-norme attire les foules. Le public japonais raffole de ces « monstres de foire », aussi mastoc que les sumotori locaux. Car attention, le kick-boxing a une cote d’enfer au Pays du Soleil Levant et ses champions y jouissent d’un énorme prestige. Plus de 70 000 spectateurs se précipitent chaque année au Tokyo Dôme pour assister à la finale du K-1 Grand Prix. Il s’agit d’un tournoi qui, servi par une mise en scène digne des arènes romaines, désigne le roi des poids lourds. Choi ne sera probablement jamais couronné, lui qui a également tâté du M.M.A (mixed martial arts) sans grand succès. La terreur croate, Mirko CroCop, s’est ainsi chargé de corriger l’intrus en décembre dernier, à coups de low-kicks bien sentis.

Choi atomisé

« J’ai toujours rêvé d’être chanteur. »

Alors fini Choi ? Vous plaisantez, l’homme a plus d’une corde à son arc. Tout d’abord sa carrière pugilistique lui a permis de tourner dans de nombreux spots publicitaires et d’être régulièrement invité dans des shows télévisés. Il est devenu une figure très populaire en Corée du Sud. Mieux encore, sa notoriété lui a ouvert les portes de l’industrie du disque, exauçant ainsi un rêve de jeunesse : « Si je n’étais pas aussi grand, je travaillerais dans le show business (…) J’ai toujours rêvé d’être chanteur. J’aime danser et j’étais un bon danseur quand j’étais étudiant. » Un producteur malin a flairé la bonne affaire et s’est empressé de lui faire signer un contrat. Après Choi le cogneur, voici Choi le rappeur. En duo avec la chanteuse coréenne Kang Soo-hee, on peut désormais admirer le flow de notre amateur de gnons dans un album pop joliment intitulé « La Belle et la Bête. » Du ring à la scène, on imagine déjà l’histoire sur grand écran.

Choi danseur

Choi Hong-man peut prêter à rire mais en fin de compte, son attitude candide et décomplexée est plutôt sympathique. Espérons néanmoins qu’il aura travaillé autre chose que ses cordes vocales ces dernières semaines car il remonte sur le ring demain dans le cadre d’un tournoi M.M.A, le Super Hulk Tournament. Good luck Techno Goliath !

sankyo

ROH Moo-Hyun, 1946 – 2009

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L’ex Président sud-coréen (2003 à 2008) Roh Moo-hyun s’est donné la mort ce matin vers 6h heure locale. Il a sauté d’une falaise jonchée sur le mont Bonghwa, dans son fief, juste derrière la maison où il s’était installé après avoir quitté ses fonctions.

Avocat autodidacte défenseur des droits de l’homme
Roh Moo-hyun est né en 1946 d’une famille d’agriculteurs modestes près de Busan. Dans un pays où le culte des diplômes est ancré dans l’ADN de chacun et où le passage par une université prestigieuse est le seul sésame pour la reconnaissance sociale, le parcours académique de Roh s’arrête au lycée. Après quelques petits boulots et le service militaire, il étudie seul et passe le Barreau coréen avec succès en 1975.

Dans un pays où la dictature militaire tient fermement les rênes du pouvoir, Roh devient rapidement un avocat défenseur des droits de l’homme et assure la défense d’étudiants militant contre le régime en place. Il participe activement au soulèvement étudiant, puis populaire de 1987 qui mettra un terme à la dictature. Il lance par la même sa carrière politique et émerge avec l’appui de « la génération 386 » : celle qui est dans la trentaine dans les années 90, qui a participé au soulèvement pro-démocratique étudiant des années 80 et qui est née dans les années 60.

Le premier Président web2.0
Sans beaucoup d’expérience du pouvoir, Roh se présente aux élections présidentielles de 2002. Il doit affronter un candidat conservateur chevronné que tous les sondages donnent vainqueur jusqu’à la veille des élections et que tous les grands médias, traditionnellement conservateurs, soutiennent outrageusement.

Les partisans de Roh, dont la plupart ont grandi avec l’émergence des technologies numériques s’emparent alors du web comme outil de campagne. Dans un « PC bang » (internet café) de Taejon, ville de province, quelques partisans de Roh créent Nosamo : le premier réseau social politique en ligne où les « netizens » se rassemblent, débattent, s’organisent pour la victoire de leur candidat. Nosamo.org grandit avec son candidat et accueille progressivement des figures politiques majeures et célébrités.

Sur le front des médias, de nombreux progressistes, frustrés de ne pas voir leurs opinions relayées par les médias traditionnels s’emparent d’Internet comme espace d’expression et de débat. Parmi eux, OH Yeon-ho est persuadé qu’Internet peut créer une nouvelle forme de journalisme en permettant à tout citoyen de s’exprimer auprès du plus grand nombre. Il crée OhmyNews le pionnier du journalisme participatif. Ohmynews est l’un des rares soutiens à Roh dans le paysage médiatique coréen, et par conséquent la bête noire des quotidiens traditionnels.

Alors que personne ne l’attendait, Roh Moo-hyun sort vainqueur des élections de 2002. Il doit sa victoire à une mobilisation sans précédent de la génération Internet qui a su aller voter en masse, grâce à une campagne de communication sans précédent sur Internet et par SMS. Le président élu reconnaissant accordera son premier entretien à Ohmynews.

Un mandat mitigé
L’administration de Roh manque d’expérience et tâtonne. Le président est critiqué, dénigré pour n’avoir pas fait l’université, raillé pour son franc-parler, sa spontanéité et quelques bourdes indignes de la fonction suprême. En politique intérieure, il veut casser le régionalisme qui gangrène les processus électoraux et va même jusqu’à proposer une alliance des deux grands partis politiques pour y parvenir mais sans succès. Sur le plan économique, la Corée de Roh jouit d’une croissance annuelle avoisinant les 6% et un chômage aux alentours de 3%. Mais les inégalités sociales se creusent et les plus modestes sont déçus par sa politique sociale, notamment une réforme pour rendre plus flexible le marché du travail. Enfin, vis-à-vis de la Corée du Nord, Roh continue la politique de main tendue initiée par son prédécesseur Kim Dae-jung (Sunshine policy), mais dont les bénéfices sont limités par l’Axe du mal de l’administration Bush.

Roh quitte ses fonctions sur un bilan mitigé et dans l’impopularité générale : les électeurs souffrent de plus en plus des difficultés du quotidien et élisent le conservateur Lee Myung-bak qui promet de se concentrer sur l’économie du pays et de défaire tout ce que son prédécesseur a accompli.

La revanche des conservateurs
Roh a déçu, mais l’opinion publique lui accorde un crédit, celui d’avoir été fidèle à son principe le plus cher d’être un Président sincère et honnête ; « propre » dans un système politique où la corruption est présente à tous les niveaux, mainte fois combattue, sans cesse de retour.

Mais peut-être pas aussi propre que ça : en décembre 2008, le grand-frère de Roh est inculpé dans une affaire de corruption. Puis, c’est au tour de son épouse d’être inquiétée. Au centre de cette affaire, un patron de PME qui aurait « arrosé » toute la classe politique de ses largesses. L’épouse de Roh est soupçonnée d’avoir reçu 6 millions de dollars.

Roh nie être directement impliqué, mais le mal est fait. Les médias traditionnels qui le haïssent depuis la première heure s’emparent de l’affaire pour en faire leurs choux gras. Le camp des conservateurs se réjouit de voir ce champion de la probité sali de la sorte et sont sans pitié dans leurs attaques contre l’homme blessé.

Car l’homme est blessé, atteint au plus profond de son âme pour n’avoir pas su être à la hauteur des valeurs qu’il défend depuis toujours. Directement coupable ou pas, il se sent responsable de cet immense gâchis : il s’est aliéné. Le 29 avril 2009 : il écrit sur son site web à l’attention de ses supporters : « Je ne symbolise plus les valeurs que vous poursuivez. Je ne suis plus qualifié pour parler au nom de valeurs telles que la démocratie, le progrès ou la justice. (…) Vous devriez maintenant vous éloigner de moi. »

« La vie et la mort ne font-ils pas qu’un ? »

Depuis que des membres de sa famille avaient été inculpés dans une affaire de corruption, Roh ne pouvait plus sortir aussi librement faire les randonnées qu’il affectionnait dans les montagnes avoisinantes. Ou alors très tôt comme ce matin du 23 mai à 5h pour éviter les journalistes.

Le quotidien Hankyoreh rapporte qu’arrivé au rocher Boowangy haut de 15 m, Roh aurait demandé une cigarette à son garde du corps et seul témoin de la scène. N’en ayant pas, le garde du corps se serait proposé d’aller en chercher. Roh aurait décliné l’offre et détourné son attention vers d’autres passants. Puis il aurait sauté dans le vide.

C’est comme ça que les gens au bord du désespoir partent : ils détournent l’attention ailleurs et ils en profitent pour s’effacer. Parce qu’ils souffrent trop et de tout : d’eux-mêmes, des autres qu’ils aiment tant et qu’ils ont l’impression de faire souffrir. Finalement, le monde sans eux est bien mieux, doivent-ils se dire. Roh Moo-hyun laisse une note à l’attention de ses proches :

« J’imagine mal les innombrables souffrances à venir. Le reste de ma vie ne serait qu’un fardeau pour les autres. Je ne suis plus capable de rien à cause de ma santé. Je ne lis plus, je n’écris plus.

Ne soyez pas trop tristes, la vie et la mort ne font-ils pas qu’un ? Ne me pleurez pas, et n’en voulez à personne. C’est le destin. Incinérez-moi. Et faites une petite stèle près de la maison. J’y ai pensé depuis longtemps. »

Cette nuit à Seoul, les citoyens rendent hommage à Roh dans une ambiance de recueillement gâchée par une forte présence policière.


yonggook

En France on vote Hadopi, en Corée on tue le web

A l’heure où la France adopte finalement la loi Création et Internet (dite “Hadopi”), imaginons un instant que les pouvoirs du CSA, de l’ART et du ministère de la culture soient regroupés entre les mains d’un croisement entre Frédéric Lefèbvre et Charles Pasqua: c’est à peu de choses près la situation où se trouve le web social coréen aujourd’hui.

La Corée est un eldorado numérique incontestable, tirant sa croissance économique et sa vibrante démocratie de l’effort remarquable accompli par les gouvernements, acteurs économiques et citoyens dans le développement d’une société numérique depuis les 15 dernières années. Mais les 5 prochaines années pourraient tout détruire si le gouvernement actuel continue à ne voir dans le web social coréen qu’un outil de déstabilisation exploité par des militants gauchistes pro-nord coréens décadents.

Retour en arrière de 12 mois: Lee Myung-bak, président conservateur fraîchement élu, multiplie maladresses et improvisations dont le point culminant est la négociation précipitée d’un accord de libre échange avec l’Amérique de Bush. Cet accord laisse la voie libre aux importations de boeufs américains jusqu’alors sous embargo pour cause de vache folle. C’est l’embrasement général: des millions de Coréens descendent dans les rues pour manifester contre la légèreté avec laquelle le gouvernement traite la sécurité alimentaire de ses concitoyens.

Dans un pays hyperconnecté, les nouvelles technologies jouent naturellement un rôle central dans ces manifestations: les gens débattent sur les sites communautaires, s’organisent grâce aux réseaux mobiles et couvrent en direct les manifestations et les répressions en vidéos mises en ligne instantanément dans la sphère sociale virtuelle coréenne. Le gouvernement n’a pas d’autre choix que de reculer.

Alors que le parti d’opposition récemment vaincu n’est ni très audible, ni très crédible, le mouvement en ligne né de ces manifestations monstres devient progressivement un opposant non négligeable au gouvernement de Lee. Une opposition où il est impossible de prévoir d’où proviendra la prochaine attaque, ni quelle sera son ampleur.

A l’automne 2008, un parfait inconnu dans la vie réelle, mais leader d’opinion sur le réseau communautaire Agora du portail Daum connu sous le nom de Minerva, prévoit la faillite de Lehman Brothers, et la chute de la devise coréenne au centime près. En quelques jours, la presse, le gouvernement et les marchés financiers s’intéressent à lui. Fort de son influence, il partage avec ses millions de lecteurs sa vision très critique de la politique économique du gouvernement. Minerva reste anonyme. On l’appelle “l’Oracle”, puis “le cyber ministre de l’économie”, et devient l’un des voix d’opposition les plus audibles.Pour le gouvernement de Lee, l’enjeu est clair: le web est une menace qu’il faut brider. Et ça tombe bien parce que des motifs légitimes pour s’y atteler émergent…

© Segye Ilbo

En Septembre 2008, Ahn, un acteur coréen criblé de dettes se suicide dans sa voiture. S’ensuit une campagne de rumeurs en ligne sans précédent accablant Choi Jin-sil, une actrice coréenne et star nationale, d’être l’usurière persécutrice sans pitié ayant poussé Ahn au suicide. Choi se donne la mort dans sa salle de bain quelques semaines après la mort d’Ahn. Elle laisse une lettre déclarant qu’elle succombe à ces rumeurs infondées.

Choi n’est pas la première victime de rumeurs et diffamations puissamment relayées par internet: l’année précédente, deux actrices de notoriété moindre s’étaient données la mort pour des raisons similaires. Mais cette fois-ci, la popularité de Choi provoque une prise de conscience générale: si Internet peut être un puissant outil au service de la transparence et de la liberté d’expression, il peut s’avérer être un instrument de manipulation et de destruction redoutable.

Profitant de cette prise de conscience et dans un élan où il est difficile de distinguer les motivations réelles du gouvernement entre lutte contre ces dérives insupportables et lutte contre ses cyber-opposants, celui-ci s’empare du problème des dérives du web. Il définit le concept de “cyber diffamation” et met en place un dispositif juridique permettant de punir cet acte. Désormais, tout internaute voulant intervenir sur un site accueillant plus de 100 000 visiteurs uniques quotidiens devra le faire sous son identité réelle.

Pour qu’un tel dispositif marche, le gouvernement doit s’assurer la bienveillante coopération d’un certain nombre de sites web locaux, au premier rang desquels Naver et Daum, deux portails tentaculaires qui proposent toute la panoplie des services web possibles et imaginables: moteur de recherche, news, forums de discussions, hébergement de blogs, partage de vidéos, services webmails, etc. Un chiffre suffit pour bien comprendre le rôle clé de ces deux sites dans le paysage numérique coréen: 90% des recherches sur le web coréen passent par les moteurs de Naver (75%) ou de Daum (15%), Google plafonnant à 5%…

naverTout contrôle du web coréen est impossible sans la coopération de ces deux géants qui captent une très grande partie des débats, blogs, et partages de fichiers. Or, rien ne les prédisposait à une coopération docile avec le gouvernement, ce qui les mettrait en délicatesse avec leur audience. Celle-là même qui s’oppose de manière virulente au gouvernement; celle dont les valeurs et la vision post-industrielle sont aux antipodes des préoccupations du gouvernement; celle qui hésiterait le moins à déserter un site s’il coopérait à un effort de censure du gouvernement sous prétexte de lutte contre la diffamation en ligne.

L’intérêt des Naver et Daum serait donc de défendre les droits des internautes. C’est ce que décide de faire Google / Youtube: pour ne pas avoir à obliger les internautes à soumettre des vidéos sous leurs identités réelles, Youtube ferme ses services sur le marché coréen, proposant aux internautes locaux de continuer à partager leurs vidéos sur le site américain. Même si cette alternative est impossible pour Naver ou Daum, pourquoi ne les entend-on pas protester plus bruyamment contre la politique de contrôle du web du gouvernement? Peut-être parce que celui-ci a un autre moyen de pression sur eux: la lutte contre le piratage.

A côté de l’arsenal anti-piratage coréen, Hadopi ressemble à un pistolet à eau. Car si les deux lois ont en commun le concept de la riposte graduée, en Corée, c’est le ministère de la culture et du sport qui se charge directement de couper la connexion internet de tout internaute en violation du copyright… mais également de fermer pour un mois tout site internet ayant à trois reprises permis un échange de fichier piraté.

Imaginons ce que cette dernière mesure implique pour un site comme Naver ou Daum qui compte des milliers de forums de discussions, héberge des millions de blogs et de comptes webmails, sans oublier tous les outils et utilitaires wiki offerts aux internautes: à moins de se transformer en un mini Echelon, détecter et empêcher toutes les tentatives d’échanges de fichiers illégaux est mission impossible.

Voilà donc le gouvernement en mesure de fermer à tout moment les leaders du web coréens. Un gouvernement qui peut ainsi sereinement faire le ménage des contenus en ligne soi-disant “cyber-diffamants”. D’après le blog democracykorea.org, le nettoyage de tout contenu dérangeant pour le pouvoir en place est déjà en vigueur, notamment dans les forums où se retrouvent les cyber dissidents tels que l’Agora du portail Daum. Le leader d’opinion Minerva est traqué, emprisonné, puis mis en examen pour dissémination de fausses informations portant atteinte à la sécurité financière du pays. Il sera ensuite libéré après que les les tribunaux, dans un sursaut de bon sens, jugèrent infondée une telle charge.

Au final, les internautes coréens, déjà pionniers dans plusieurs pratiques numériques telles que le journalisme participatif ou les réseaux sociaux en ligne risquent de créer une nouvelle pratique numérique, cette fois-ci nettement moins créatrice de valeur: l’exil numérique. Le site Exile Korea rassemble déjà sur ses serveurs situés aux US des internautes coréens fuyant le territoire numérique coréen.

Les dégâts ne sont pas que pour la liberté d’expression. Progressivement, des hébergeurs de blogs étrangers tels que Blogger jusqu’alors inexistant en Corée commencent à prendre des parts de marché aux dépens de leurs concurrents coréens. Ceux-là même qui étaient des start ups au sortir de la crise asiatique des années 90, soutenues par une politique numérique visionnaire, et réussissant à attirer les coréens grâce à des services innovants, précurseurs, adaptés à leurs attentes spécifiques.

Ces start ups sont aujourd’hui des champions nationaux tenant tête à Google ou Facebook, moteurs de la croissance coréenne. Si rien ne change, elles rejoindront demain Netscape ou Lycos dans le cimetière des succès avortés. Et la Corée, dont le domaine d’excellence est le numérique ne peut pas se le permettre.

yonggook

Youn Sun Nah vs Tom Waits

Concert Youn Sun Nah au Sunset-SunsideQuand on m’a dit qu’il fallait absolument aller au concert de Youn Sun Nah mercredi 13 mai 2009 à l’occasion de la sortie de son dernier album « Voyage », je me suis demandée pourquoi cette chanteuse suscitait autant d’enthousiasme. Curieuse de découvrir une chanteuse de jazz, de surcroît, coréenne, je me suis donc rendue au Sunset à Paris sans trop savoir à quoi m’attendre.

Youn Sun Nah m’a d’emblée séduite par sa délicatesse, sa voix si singulière. Avec une aisance surprenante, elle varie les tonalités et nous ballade à travers le temps et les cultures en chantant en anglais, brésilien, français et coréen. Plus la soirée avançait, plus j’appréciais la douceur et l’élégance de sa voix. Je ne regrettais pas d’être venue et je me laissais transporter au gré des mélodies et de la diversité de ses morceaux.

Youn Sun Nah @ Sunset-Sunside

Puis, vers la fin du deuxième set, Youn Sun Nah a annoncé qu’elle allait interpréter une chanson de Tom Waits.

Tom Waits?

Oh non, par pitié, pas une reprise de Tom Waits, ce chanteur que j’adule tant, ces souvenirs associés à cette voix et ces rythmes, cette musique unique qui a vocation à le rester. Youn Sun Nah était si bien partie, et elle allait tout gâcher bêtement pour ce choix malheureux, trop audacieux de sa part… Cela allait être fatal et anéantir tout le plaisir que j’avais eu jusqu’à présent d’écouter cette chanteuse coréenne…

J’étais inquiète mais dans un coin de ma tête, je dois avouer qu’une petite voix me disait que tout irait bien. Simplement parce que Youn Sun Nah sait naturellement donner confiance et créer une atmosphère de bien-être par son talent et ses interprétations remarquables.

Le suspens n’a pas duré longtemps: cette interprétation de “Jockey Full of Bourbon”, que nous propose Youn Sun Nah est différente de l’originale… Différente mais agréable: c’est du Tom Waits, et c’est du Youn Sun Nah, le tout en harmonie. Et c’est avec un immense plaisir que je l’ai écoutée interpréter l’un des classiques de mon répertoire favori.

Le nouvel album de Youn Sun Nah s’intitule Voyage. Comme une invitation au voyage que je recommande sans hésitation.

sobong

Chang-rae Lee : Langue natale

leechangraeFils d’un immigré coréen qui a réussi dans l’épicerie au détail, Henry Park est la voix tourmentée de ce récit à la première personne. Un récit dont l’éclatement de la temporalité narrative ne fait que refléter l’identité elle-même fragmentée du narrateur. Qui se cache derrière Henry Park ? Telle est la question lancinante à laquelle l’intéressé s’efforce de répondre tout au long du roman.
Henry  travaille pour le compte d’une société privée spécialisée dans le renseignement : « Nous nous  présentions en tant qu’hommes d’affaires, sans plus de précision (…) En un mot, nous étions des espions (…) A la place, nous avions choisi de nous occuper des gens. Chacun de nous travaillait sur ses semblables, plus ou moins. Travailleurs étrangers, immigrés, premières générations, néo-Américains. Je m’occupais des Coréens, Pete des Japonais. »
En somme, Henry est un espion « ethnique » ; il traque des membres de sa communauté, il les trahit. Pour les besoins de ses missions, il doit s’inventer une « légende », travestir son identité. Un emploi pour lequel il se sent des prédispositions, lui qui depuis toujours avance masqué : « Je m’étais toujours dit que j’aurais pu être n’importe qui , peut-être plusieurs n’importe qui en même temps . Dennis Hoagland et sa société privée étaient arrivés au bon moment, offrant le meilleur des emplois pour la personne que j’étais, quelqu’un qui pouvait avoir sa place et en sortir à moitié quand il le souhaitait. »
La profession d’espion met en exergue l’identité trouble d’Henry dont le cadre familial et le statut d’outsider au sein de la société américaine ont  favorisé certains traits de caractère. C’est en effet de ses parents qu’ il tient cette aptitude à se fondre dans le décor:  « (…) il se conduisait comme si la ville tolérait à peine notre présence (…) Et ma mère était encore pire, elle préférait largement rater complètement un gâteau d’anniversaire plutôt que de s’infliger la plus insignifiante des hontes en allant demander à sa voisine et amie l’œuf ou la pincée de levure qui lui manquait. »
Vulnérabilité d’immigrés soucieux de s’intégrer dans le paysage américain et d’atténuer leurs différences en faisant profil bas. A travers cette pusillanimité exacerbée  se révèle la crainte d’être montré du doigt, vilipendé et rejeté. D’ailleurs, Henry a beau y trouver à redire, il n’en a pas moins intériorisé ce modèle comportemental : « Alors, qu’on dise de moi ce qu’on voudra. Un assimilé, un laquais. Un garçon consciencieux au visage étranger. J’ai déjà été tout ce que vous pouvez dire ou imaginer, toutes les versions du nouvel arrivant, toujours effrayé, amer et triste. » Autre aspect du legs familial , le masque stoïque que l’on se doit d’arborer en toutes circonstances : « Ma mère (…) pensait que l’expression des émotions dénotait une forme de manquement dans les relations entre les gens (…) A part cela, je trouvais qu’elle contrôlait admirablement les muscles de son visage. Elle semblait avoir le pouvoir de leur imprimer les mouvements les plus subtils, comme la langue déplace l’air. » Ahjuhma,  la domestique coréenne que le père fait venir du pays après la mort de son épouse, symbolise à cet égard la version radicale de l’immigrée muette et solitaire. Perçue comme « une sorte de zombie »,  c’est un être en marge, apparemment dépassé par la réalité qui l’entoure.
Son contraire s’incarne dans le personnage de Lelia, la femme d’Henry. Véritable contrepoids culturel, elle est l’emblème WASP du roman, « l’autochtone » qui se distingue par son teint diaphane, son franc-parler ou encore son élocution irréprochable. La « fine déesse anglicane » parvient même à séduire Park senior, initialement rétif aux mariages mixtes : « Dès que se présentait l’occasion, il se postait à côté d’elle, afin de vanter sa haute taille et sa posture parfaite , comme une belle pouliche, disait-il, admiratif en coréen. » Il suffirait de peu de choses pour qu’elle n’apparaisse comme le sésame de la famille Park, l’assurance d’une intronisation officielle dans cette Amérique blanche convoitée et fantasmée par les immigrés.
Toutefois, le sentiment d’être un américain à part entière ne repose pas sur un tel artifice. Les tensions qui colorent la relation entre les deux conjoints révèlent ainsi des différences culturelles très profondes. Si Henry représente, parfois jusqu’à la caricature, l’oriental froid et réservé, Lelia, quant à elle, est l’archétype de l’américaine loquace et directe : « (…) cette façon de ne rien pouvoir cacher, d’avoir l’air vexé quand elle était vexée, heureux quand elle était heureuse. Qui me permet de savoir à tout moment exactement où elle en est. »  Son irritation grandissante face à l’impassibilité de son mari illustre à l’évidence le point de vue de la classe moyenne blanche américaine. Prise entre deux feux culturels, l’identité d’Henry est en suspens. Cette confusion intérieure se manifeste notamment dans sa manière de s’exprimer en anglais, lui qui est pourtant né sur le sol américain et y a toujours vécu : « Mais je m’entends toujours faire des écarts quand je parle, fondre une langue dans l’autre – ou les faire exploser – car il y a tellement de frottements et de friction que le feu menace toujours entre deux langues. » La diction parfois hasardeuse du narrateur contraste avec la virtuosité langagière de sa femme, orthophoniste de son état, et par conséquent grande prêtresse de l’idiome américain le plus authentique. Mitt, le fils métisse, incarne à ce propos la synthèse harmonieuse de ses parents : « Il était capable d’imiter les modulations les plus infimes de notre anglais et de notre coréen, ces musiques qui disaient qui nous étions. »
Car la langue est au cœur du roman. Expression directe de soi, elle est médium naturel chez le locuteur natif, obstacle cruel chez l’immigré : « J ’étais envahi par la honte et la colère chaque fois que j’entendais les sons bizarres que produisaient mon père et ses employés, leur anglais de métèques, l’espingliche, le chingliche le dialecte des rues. » D’ailleurs, le choix de New York et de ses alentours comme lieu principal de l’action n’est pas anodin. La Grosse Pomme symbolise en effet depuis toujours la Terre Promise des immigrants. Les langues et les accents les plus divers s’entremêlent en son sein. Une tour de Babel des temps modernes en quelque sorte.
C’est donc un narrateur désorienté qui se révèle au lecteur. Au gré des réminiscences, l’évocation d’un drame familial apporte un éclairage supplémentaire sur les épreuves auxquelles il est confronté. Sa quête identitaire se heurte progressivement aux exigences de son métier. John Kwang est un politicien coréen-américain qui brigue la mairie de New York. Il est aussi et surtout la nouvelle cible de notre héros, une cible trop familière et trop séduisante pour que la mission s’avère sans péril.  Ruminant des souvenirs souvent douloureux et faisant face à un présent aux enjeux multiples, Henry se doit de trouver enfin sa juste place dans le maelström de sa vie.
Ce premier opus de Chang-rae Lee explore avec force et sensibilité l’expérience de l’immigration. A travers les tribulations d’un coréen-américain à New York, le roman distille la saveur amère de la discrimination raciale, de l’isolement et du sentiment d’infériorité. Miroir fictif de la réalité du melting-pot,  Langue natale témoigne de la difficulté à se définir quand on est et demeure l’Autre, cet anonyme venu d’ailleurs, aux yeux de la majorité dominante.

Langue natale, L’Olivier, 2003, traduit de l’anglais par Lazare Bitoun.

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Chang-rae Lee a trois ans lorsque sa famille quitte la Corée du Sud pour venir s’installer aux Etats-Unis en 1968. Il fait de brillantes études à Phillips Exeter et à Yale. Après une brève incursion dans le monde de la finance, il décide de se consacrer à l’écriture à la mort de sa mère. Il est à ce jour l’auteur de trois romans : Langue natale (Native speaker), Les sombres feux du passé (A gesture life) et Le ciel de Long Island (Aloft). Ainsi qu’il le dit lui-même, son œuvre s’attache à «analyser ce double sentiment de citoyenneté et d’exil, mettre en scène l’existence des expatriés, avec son cortège de complications, de douleurs et de joies. »


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