Si vous aimez les plages désertes et immaculées, n’allez pas à Boryeong au mois de juillet. Vous risqueriez d’y rencontrer des hordes de barbares surexcités, alcoolisés dans les grandes largeurs et recouverts d’une substance très éloignée de l’autobronzant. La petite station balnéaire coréenne accueille en effet chaque année un incroyable festival de la boue. Pendant plus d’une semaine, la gadoue y règne en maître : des bains, des massages, des glissades, de la lutte et même du ski. Toute activité est plébiscitée, du moment qu’elle permet de se vautrer dans la fange jusqu’au cou. Ce festival est désormais un must qui attire des milliers de touristes en quête de sensations inédites. Des sensations pas toujours très plaisantes cette année puisque environ 150 participants ont dû être hospitalisés dare-dare, suite à des réactions cutanées peu ragoûtantes. Quand on sait que le festival vante justement les bienfaits de “sa” boue pour la peau, ça fait désordre. Quoi qu’il en soit, si vous êtes un adepte des défouloirs collectifs et que votre épiderme a fait ses preuve, vous savez où vous rendre l’été prochain (l’édition 2009 vient de s’achever).
La Fédération Française de Taekwondo et Disciplines Associées (FFTA) m’en bouche un coin avec ce slogan à la fois profond, élégant et rassembleur (1). Une formule tellement brillante qu’elle ne peut être que le fruit d’un brainstorming des plus intenses. En cas de surenchère, imaginez un instant ce qui nous attend la prochaine fois. Il y a donc urgence et je vous conjure de me soumettre rapidement vos suggestions, afin qu’elles soient envoyées au siège de la FFTA dans les plus brefs délais.
Ci-joint quelques propositions, histoire de lancer le jeu :
- Libido en berne : pensez taekwondo !
- L’art martial pour les amateurs de (bons) coups
- Plus efficace que le speed dating, il était une fois le taekwondo
Pur produit militaire, Park Chung-hee (1917-1979) fait carrière dans les armées japonaise et coréenne avant qu’un coup d’état ne lui permette de prendre les commandes de la République de Corée en 1960. Elu président en 1963, réélu en 1967 et en 1971, Park finit par réformer la constitution l’année suivante afin d’obtenir les pleins pouvoirs. Exit le vernis démocratique, un état quasi-dictatorial, ça vous pose quand même davantage son homme. Son autoritarisme déplait de plus en plus, y compris dans son propre parti. « L’inéluctable » se produit le 26 octobre 1979 : Kim Chae-kyu, vieux compagnon de route et accessoirement directeur de la Korean Central Intelligence Agency (KCIA), lui règle son compte de deux balles dans le buffet. Park 1er laisse un héritage très controversé avec une croissance économique sans précédent d’un côté et des libertés individuelles réduites à une peau de chagrin de l’autre. Trente ans plus tard, le torchon brûle toujours entre les nostalgiques de l’ancien régime et les contempteurs du défunt despote.
15 août 1974, l’espion nord-coréen manque sa cible
The synopsis
Nous sommes le 26 octobre 1979, jour de l’assassinat du président Park Chung-hee. Ce dernier invite sa garde rapprochée à une petite sauterie, histoire d’évacuer sa morosité. Yang, son secrétaire personnel, Cha, le garde du corps en chef et Kim, le directeur des services de renseignements, festoient donc ensemble dans l’hôtel particulier de la KCIA. Sont également conviées une vedette de la chanson et une starlette, la première pour roucouler de tendres ballades à l’oreille de ces messieurs, la seconde pour apaiser la libido galopante du président. C’est au cours de la soirée que le drame éclate, provoquant une panique générale au sein de l’état-major et marquant un tournant dans l’histoire du pays.
And now guys, my most interesting review
Bang ! Bang ! Sur un mode burlesque, souvent proche de la grosse farce, Im Sang-soo dresse un portrait iconoclaste du dictateur et de ses comparses. Personne n’est épargné dans ce jeu de massacre jubilatoire et survolté. Park apparaît comme une épave ambulante dont l’agenda se résume désormais à d’interminables beuveries et une consommation immodérée de nymphettes. Avant de se faire trouer la peau, on le voit notamment ronronner sur les genoux de sa dernière conquête, tel un petit garçon pris dans les jupes de sa mère. Comme si cela ne suffisait pas, le père de la nation est également nippophile; amateur d’enka, des chants traditionnels made in Japan, il lui arrive de jacasser en japonais avec son “ami” Kim, un réflexe bien naturel pour des vétérans de l’armée nipponne (1). Yang, son secrétaire, personnifie le fonctionnaire servile et pleutre, exsudant l’obséquiosité de la tête aux pieds. Quant à Cha, brute épaisse qui distribue les baffes comme on dit bonjour, ses réflexions concernant la politique intérieure du pays laissent songeur : « Au Cambodge, ils ont tué plus d’ un million de personnes. Nous, il suffirait qu’on en tue dix mille. » Et Kim alors, est-ce avec lui que l’on tient la figure rédemptrice du film ? Pas vraiment, non. Malade du foie, atteint de constipation chronique et souffre-douleur de Cha, il semble plus impatient de se vider la tête et les tripes que de sauver le pays de ses turpitudes. Ce quatuor de choc offre un spectacle pathétique, désopilant à force de médiocrité et d’incompétence.
Car il n y a que petitesse et désordre tout au long du film. Entre un putsch mené par une équipe de Pieds Nickelés, des bureaucrates dépassés par les évènements et des militaires incapables de reconnaître le chef d’état major à l’entrée du QG de l’armée, c’est un régime en pleine déroute qui se dessine sous nos yeux. Une mise en scène léchée déploie ce thriller politique aux allures de pantalonnade. Im Sang-soo sait de tout évidence manier une caméra, nous gratifiant notamment d’admirables plans-séquences et de plongées vertigineuses. Le cinéaste coréen reconnaît volontiers qu’il s’est inspiré de la célèbre trilogie de F.F. Coppola pour planter le décor. Les couleurs sombres et chaudes de la première partie du film, la mise impeccable des protagonistes et la sobre élégance des lieux rappellent en effet l’atmosphère hiératique du Parrain. Mais il ne suffit pas d’évoluer dans un cadre feutré pour avoir la carrure de Don Corleone. Flottant dans des costumes bien trop larges pour eux, nos chefaillons excellent surtout dans la balourdise.
Au-delà de l’irrévérence burlesque, le film se veut avant tout une condamnation du pouvoir dictatorial. A travers les arrestations arbitraires, les séances d’humiliation et de torture, on comprend très vite que Park and co ont un petit faible pour la répression musclée. En ce temps béni, on s’amuse follement, surtout le soir : les rues de la capitale sont en effet désertes, couvre-feu oblige. Im Sang-soo savait pertinemment qu’en écornant l’image de sa majesté Park 1er, il créerait quelques remous au pays; il n’avait sans doute pas anticipé le tsunami qui lui est tombé sur la caboche. Son distributeur, CJ Entertainment, s’est ainsi courageusement désisté juste avant la sortie du film. Park Ji-man et Park Geun-hye, le fils et la fille de l’illustre tyran, ont obtenu la suppression des quatre minutes d’images d’archives insérées au début et à la fin (2). Quant aux conservateurs et aux progressistes, ils ont pour une fois manifesté conjointement leur mécontentement, même si c’était pour des raisons diamétralement opposées (3). Au final, le film n’a pas connu le succès escompté. Mais au fait, que montrent-elles donc de si sordide ces quatre minutes censurées? Park en nuisette, Park chevauchant l’une de ses bimbos? Vous faites fausse route! Elles comportent des clichés de manifestations étudiantes ainsi qu’un petit film consacré aux funérailles nationales du “martyr”, dans lequel on aperçoit une foule immense qui sanglote hystériquement autour du cercueil. Il y a plus compromettant comme documents. Ces quelques images révèlent en tout cas l’ambivalence de la société coréenne vis-à-vis de l’ère Park, une période trouble dont il subsiste des vestiges, notamment sur le plan économique. Car si la dictature a fait de nombreuses victimes, elle a également permis à une certaine frange de la population de prospérer. Cette coterie existe toujours à l’heure actuelle, fermement cramponnée à ses petits privilèges. Im Sang-soo a voulu réveiller les consciences, confronter le pays à son passé et à ses contradictions; entreprise périlleuse qui lui a surtout valu une volée de bois vert. Quatre ans après la sortie du film, rien ne laisse présager que les choses se passeraient différemment aujourd’hui.
sankyo
the trailer
(1) Kim Chae-kyu a également fait ses classes dans l’armée japonaise. Un nippophile zélé puisqu’il s’est porté volontaire comme kamikaze durant la guerre du Pacifique.
(2) En 2005, Park Geun-hye est présidente du GPN, le parti conservateur coréen. Selon Im Sang-soo, sa présence dans les images d’archives du film la gêne aux entournures, elle qui nourrit alors des ambitions présidentielles et ne veut pas être associée à l’héritage de son père. D’où son recours à la justice par l’intermédiaire de son frère pour supprimer ces quelques minutes encombrantes. Cela ne suffit pas puisqu’en 2007, elle est battue lors des primaires de son parti par Lee Myung-bak, l’actuel président de la République de Corée.
(3) La droite a reproché à Im Sang-soo de traîner dans la boue le “sauveur de la nation”. Quant à la gauche, elle a trouvé le traitement de “l’infâme dictateur” trop fade. Personne n’est jamais content!
Fils d’un critique de cinéma, Im Sang-soo fait des études de sociologie puis intègre la Korean Film Academy en 1989. Sa carrière compte cinq films dont Girls’ Night Out (1998), Tears (2000), Une Femme Coréenne (2003) et Le Vieux Jardin (2007). En avril dernier, les éditions Potemkine ont eu la bonne idée de sortir The President’s Last Bang dans sa version non censurée. Une petite victoire pour le cinéaste coréen et un pied de nez à tous les ennemis de la liberté d’expression.
L’international sud-coréen est aux portes de Paname. Il doit s’engager début juillet pour un contrat de trois ans au Paris-Saint-Germain. Gros plan sur un transfert qui pourrait s’avérer bankable.
C’est pratiquement plié. S’il ne subit pas la même mésaventure que Lilian Thuram lors de sa visite médicale, Lee Keun-ho sera bel et bien dans l’effectif du PSG à l’entame de la nouvelle saison de L1. Le choix peut surprendre mais en y regardant de plus près, il semblerait que les dirigeants parisiens ont, une fois n’est pas coutume, sans doute déniché là une bonne affaire. Tout d’abord, Lee Keun-ho n’est pas n’importe qui. Le natif de la ville portuaire d’Incheon a connu une progression linéaire, sans blessure sérieuse ni mise au placard prolongée. Certes, il a surtout joué avec l’équipe réserve d’Incheon United pendant deux ans mais dès son arrivée au Taegu FC en 2007, ses performances ont vite remis les pendules à l’heure. A tel point que la presse spécialisée lui a décerné le titre de meilleur attaquant de la K-League fin 2008. Sa vitesse d’exécution, son jeu de tête et la qualité de sa passe constituent ses principaux atouts. En outre, comme tout joueur coréen qui se respecte, Lee n’est pas du genre à se gratter l’entrejambe en attendant que le ballon lui tombe dans les pieds. C’est un avaleur d’espaces, plus prompt à enquiller les kilomètres au pas de charge qu’à traîner sa somnolence près des cages adverses. Buteur à 8 reprises en sélection nationale, il forme avec le monégasque Park Chu-young le duo offensif des Guerriers Taeguk. D’ailleurs, sauf gros pépin physique ou pétage de plomb carabiné dans la capitale, on le verra à coup sûr en Afrique du Sud l’année prochaine. Bref, l’attaquant sud-coréen offre certaines garanties sur un plan purement sportif.
Lee Keun-ho dans ses oeuvres
« Comme beaucoup de footballeurs, je rêve de jouer en Europe. »
Cette « confidence » faite au Korea Times ne surprendra personne. Les meilleurs championnats sont européens, les meilleurs joueurs évoluent dans les championnats européens et, aux dernières nouvelles, ce n’est pas prêt de changer. La Premier League, la Liga et le Calcio trustent le podium, loin devant notre chère L1 qui peine à exister parmi ses imposants voisins. Lee, dont le transfert au PSG constitue une indéniable promotion, s’en accommode tout à fait : « Comme Seol Ki-Hyeon, je veux être un joueur qui part dans un petit championnat européen pour progresser. » Un petit championnat européen pour commencer mais pourquoi pas l’un des trois ogres dans la foulée si l’occasion se présente. Le garçon a visiblement de la suite dans les idées puisque fin 2008, il n’avait pas souhaité prolonger son contrat avec le Daegu FC, au cas où le Vieux Continent lui ferait les yeux doux. Après des essais infructueux aux Blackburn Rovers et au PSG en mars dernier, Lee a dû se rabattre sur le Jubilo Iwata, l’un des clubs phares de la J-League. Il se dit que Paul Le Guen ne l’aurait pas trouvé transcendant et qu’il aurait court-circuité sa venue. Peut-être mais voilà, Paulo a été remercié depuis, au profit de l’ex-valenciennois Antoine Kombouaré. Ce changement d’entraîneur arrange bien les décideurs parisiens, fans de la première heure du joueur coréen.
Une manne financière qui fait saliver
Pourquoi un tel engouement de leur part, peut-on légitimement se demander. Certes, Lee n’a pas les pieds carrés mais enfin, il n’évolue pas sur la même planète que Messi et consorts. De toute évidence, d’autres facteurs sont à prendre en considération. On sait que le football moderne est surtout une histoire de gros sous. Or, cette année, le club francilien ne dispose pas d’un budget maous costaud pour le mercato estival. Le recrutement de Lee présente à cet égard des avantages de poids :
- Primo, le contrat qui le lie au Jubilo Iwata comporte une clause libératoire en cas d’offre d’un club européen. Le PSG ne devra donc verser aucune indemnité de transfert à son homologue japonais.
- Secundo, Lee Keun-ho aka “le fils du vent” est une icône du football sud-coréen. Un statut qui va sans doute permettre au club parisien de doper la vente de ses produits dérivés sur le marché asiatique.
- Tertio, les chaebols (l’équivalent coréen de nos conglomérats) ont pour habitude de sponsoriser les sportifs émérites du Matin Calme. Lee n’échappe pas à la règle, qui attise la convoitise de mammouths industriels tels que LG ou Hyundai. Une enveloppe annuelle de 3 millions d’euros pourrait ainsi atterrir dans les caisses du PSG, pour peu que le joueur coréen ne roupille pas toute la saison dans les tribunes.
Si vous savez compter, Sébastien Bazin aussi. L’actuel président du club francilien et ses collaborateurs ont vite compris ce qu’ils avaient à gagner dans cette affaire. D’où leur volonté tenace de recruter la star made in Korea.
Un test grandeur nature pour le Guerrier Taeguk
Est-ce à dire que Lee Keun-ho est condamné à jouer les seconds couteaux dans l’effectif parisien? N’allons pas trop vite en besogne. Les joueurs coréens ont connu des fortunes diverses dans les championnats européens. Le camp des optimistes soulignera les greffes réussies de Park Ji Sung et de Lee Young-pyo ; celui des alarmistes préférera exhumer les naufrages de Lee Dong-gook et d’Ahn Jung-hwan. Une chose est sûre, l’attaquant sud-coréen n’atterrit pas dans le club le plus serein de l’Hexagone. Après avoir frôlé l’extrême-onction l’année dernière, ne sauvant sa tête qu’à la dernière journée du championnat, le PSG a connu un parcours certes moins douloureux cette saison mais les couacs en tous genres n’ont pas manqué. Car au Camp des Loges, le psychodrame n’est jamais très loin. Avec Marseille, le club parisien bénéficie en effet d’une couverture médiatique de tout premier ordre. Peu importe les résultats, ce qui se passe à Paname est ausculté à la loupe. Entre les querelles de clocher, la pression des médias et celle des supporters, il faut un mental d’acier pour ne pas boire la tasse. Cette année, on a notamment eu droit au limogeage de la comète présidentielle Charles Villeneuve et au départ de l’entraîneur Paul Le Guen sur fond de guéguerre intestine. Sans oublier les déclarations fracassantes de Claude Makelele, le taulier du vestiaire : « Il faut nettoyer les saletés qui restent que ce soit au niveau des joueurs, du staff technique ou de la direction ». C’est dans ce climat polaire que Lee tentera de se faire une place entre Hoarau et Erding, les deux titulaires présumés de l’attaque parisienne la saison prochaine. Il ne reste plus qu’à souhaiter que le transfert du « fils du vent » n’accouche pas d’un pet de lapin sur le terrain. Ce serait un coup dur pour l’international coréen et une bien mauvaise nouvelle pour les liquidités du PSG.
Je l’avais aperçu dans une revue d’arts martiaux. Sa coiffure peroxydée, son bronzage de beach boy et son sourire ultra-bright m’avaient interpellé. « Tiens, un Ken asiatique », avais-je pensé, vaguement agacé par la touche narcissique du bonhomme. Ma curiosité à son égard en était resté là. Et puis récemment, en lisant des articles sur les Zainichi coréens, je suis à nouveau tombé sur lui : Akiyama Yoshihiro, Chu Sung-hoon dans sa version coréenne.
Zainichi signifie littéralement « qui réside au Japon ». On utilise couramment ce terme pour désigner les Coréens installés au Japon car ces derniers constituent la principale communauté étrangère sur le sol nippon. L’annexion de la Corée par le Japon de 1910 à 1945 et les flux migratoires qui en résultèrent expliquent la présence de près d’un million d’individus d’origine coréenne dans la société japonaise. Un tiers d’entre eux a acquis la nationalité nippone mais ce sont tous des Zainichi lato sensu, qu’ils aient demandé leur naturalisation ou pas. En raison du contentieux historique entre le Soleil Levant et le Matin Calme, les Zainichi n’ont pas échappé à toutes sortes de discriminations qui, si elles se sont atténuées avec le temps, n’en demeurent pas moins latentes aujourd’hui.
Akiyama Yoshihiro est un Zainichi de la quatrième génération. Né à Osaka, il grandit dans une famille profondément attachée à la mère-patrie. Très tôt, il se prend de passion pour le judo et nourrit un rêve : représenter la Corée aux Jeux Olympiques. Il part donc à Busan dans le but d’intégrer l’équipe nationale de judo. Mais là-bas, les déconvenues s’accumulent. Chu a beau ipponiser à tout-va, on ne se gêne pas pour lui savonner gentiment la planche. Le Jeil Dongpo (l’équivalent coréen de Zainichi) n’est pas le bienvenu, qu’il retourne donc chez lui au Japon. Terrible désillusion pour Akiyama qui n’avait sans doute pas imaginé une réception aussi fraîche de la part de ses compatriotes. Après trois années de galère, il finit par jeter l’éponge et acquiert la nationalité nippone.
« Chu a rejeté son pays natal »
Octobre 2002, Busan accueille la quatorzième édition des Jeux Asiatiques. Chu revient sur le lieu de ses déboires en tant que membre de l’équipe japonaise en –81kg. Auteur d’un sans-faute, il accède à la finale et conclut son brillant parcours par une victoire sur le représentant de la … Corée. Un tel clin d’œil du destin fait forcément sourire. Les médias coréens, dont l’humour a tendance à partir en fumée quand il s’agit de l’honneur national, dézinguent prestement le « faux frère ». Un journal va même jusqu’à titrer : « Chu a rejeté son pays natal. » C’est le monde à l’envers. Akiyama doit alors se dire que, décidément, les choses ont pris une drôle de tournure. Etre considéré comme un traître à la patrie n’entrait pas nécessairement dans ses plans de jeunesse. Busan, ville maudite !
Celui que les japonais adorent détester
Après une carrière honorable en judo, Chu se lance dans le K-1 en 2004. il s’y montre à son avantage et devient rapidement une figure populaire dans le circuit nippon. Ce qui le distingue notamment du reste de la meute, c’est le judogi qu’il arbore avant et parfois pendant les combats. Le Taegukki est cousu sur une manche, l’Hinomaru sur une autre. Un geste symbolique qui envoie un message clair aux deux pays : le refus de choisir et de se couper d’une partie de lui-même. Un geste risqué quand on connaît la rivalité exacerbée qui régit les relations entre le Japon et la Corée. D’ailleurs, les choses se gâtent le 31 décembre 2006. Ce soir là, Akiyama affronte Sakuraba Kazuchi, l’idole vieillissante du Soleil Levant. L’affrontement se solde par la victoire de Chu mais Sakuraba l’accuse à juste titre de s’être enduit le corps d’un produit lubrifiant juste avant le combat, rendant tout saisie impossible. Akiyama reconnaît s’être hydraté la peau de crème Olay mais se défend d’avoir voulu en tirer un quelconque avantage. Il a beau présenter ses excuses à son malheureux adversaire, le mal est fait. Disqualifié et exclu des compétitions Hero’s pendant quelques mois, il devient tout à coup l’homme à abattre aux yeux du public japonais. En somme, le remake de Busan de l’autre côté de la mer de l’Est.
Chu le pestiféré
Un an jour pour jour après l’affaire Sakuraba, un autre combattant japonais est chargé de corriger le « tricheur coréen ». Il s’appelle Misaki Kazuo et apparaît comme investi d’une mission « sacrée ». Le combat se déroule dans une atmosphère malsaine, saturée de relents nationalistes. Si Chu maîtrise initialement les débats, envoyant même Misaki au tapis d’une belle droite, il se fait surprendre à son tour quelques minutes plus tard. Alors qu’il s’apprête à se relever, les deux poings posés au sol, son adversaire le shoote en pleine tête et le met KO. C’est une infraction au règlement mais Misaki n’en a cure, qui explose de joie et sermonne sa victime au micro du speaker. Tout occupé à localiser son appendice nasal, Akiyama ne réagit pas aux remontrances de son bourreau et quitte le ring sous les huées de la foule en liesse. La victoire de Misaki sera finalement transformée en no contest. Il s’agit jusqu’ à présent de la dernière participation de Chu au K-1.
Akiyama short rouge, Misaki short noir : nouvelle controverse
Cap sur l’Amérique
Après ce triste épisode, Akiyama prend le temps de soigner ses plaies physiques et morales. Ironie du sort, le désamour dont il est victime au Japon le rend populaire dans son pays natal. Emus par l’histoire tumultueuse du Jeil Dongpo, les Coréens finissent par l’adopter et le considérer comme l’un des leurs. Une reconnaissance un peu tardive mais Chu ne boude pas son plaisir, lui qui déclara après sa naturalisation : “Je ne suis plus coréen mais le sang qui coule dans mes veines l’est.” Depuis quelques mois, il est omniprésent dans les médias coréens, allant jusqu’à apparaître dans Family outing, l’une des émissions phares de SBS. Est-ce à dire que c’en est fini d’Akiyama l’apatride, l’homme blessé qui avoua que sur le podium des Jeux Asiatiques, il avait regardé “l’espace entre les drapeaux japonais et coréen“? Une chose est sûre, il en aura fallu du courage pour avaler autant de couleuvres et rester droit dans ses bottes. Aux dernières nouvelles, Chu a signé un contrat avec l’UFC, l’organisation américaine de free-fight. Il combattra dans l’octogone grillagé le 14 juillet contre Alan Belcher au Mandalay Bay de Las Vegas. Après tout, c’est peut-être loin du Japon et de la Corée, dans le désert du Nevada, qu’Akiyama se sentira enfin at home. L’Amérique, l’Amérique …
Le « docteur » Franklin Hata fuit les histoires comme la peste. Mais la sienne est là, qui l’attend patiemment au coin du feu. Japonais d’origine coréenne, il s’est établi dans une bourgade du New Jersey, Bedley Run, au début des années soixante. Désormais septuagénaire à la retraite, il semble couler des jours paisibles dans sa banlieue cossue. Néanmoins, quelque chose intrigue et dérange dès les premières pages. Hata se raconte pourtant sans hâte, sur le ton amène de la respectabilité. Nous apprenons ainsi qu’il possédait une officine médicale et, qu’à force de travail et d’abnégation, son commerce a prospéré. Il vit dans une vaste demeure de style néo-Tudor avec jardin et piscine dallée. Conduite exemplaire, estime du voisinage, l’univers policé du gentil Franklin nous irriterait presque si l’on ne pressentait l’existence d’un autre monde, bien plus sombre et douloureux, derrière la belle façade immaculée.
Ironie du sort, c’est à la suite d’un incendie accidentel que s’embrase véritablement la mémoire verrouillée du narrateur. Au fil des souvenirs émerge la figure de Sunny, l’orpheline coréenne confiée aux bons soins du docteur. Adoption ratée qui dégénère petit à petit et se solde par le départ prématuré de l’adolescente dans l’opprobre et l’incompréhension : « Je n’ai pas besoin de toi, a-t-elle ajouté d’une voix douce et implacable. Je n’ai jamais eu besoin de toi. Je ne sais pas pourquoi, c’est toi qui avais besoin de moi. Mais ça n’a jamais été vrai dans l’autre sens. » Nous non plus ne savons pas pourquoi Hata a tant souhaité adopter une petite fille, allant même jusqu’à verser des pots de vin pour parvenir à ses fins. Et ce n’est pas Mary Burn, un autre rendez-vous manqué, qui dissipe les points d’interrogation : « Mais on dirait que tu lui es redevable et ça, je ne parviens pas à le comprendre. Je n’en vois pas la raison. Tu l’as recueillie. Tu l’as adoptée. Mais tu agis comme un coupable, comme si c’était une créature à qui tu as fait du mal, autrefois, ou que tu as trahie, et comme si tu te sentais obligé maintenant de satisfaire tous ses désirs. » Le retour inopiné de Sunny dans le présent vacillant de Franklin précipite la résurgence d’épisodes lointains et brûlants. A mesure que les réminiscences submergent la voix narrative, le récit se rapproche lentement mais sûrement de l’épicentre, telle une plongée inexorable dans les flammes de l’enfer.
Automne 1944, la guerre du Pacifique fait rage. L’officier de santé Jiro Kurohata, i.e. notre cher docteur, est affecté dans un campement perdu au milieu des plaines birmanes. L’angoisse du combat, la routine débilitante et les brimades quotidiennes règnent en maître dans ce cloaque soumis à une hiérarchie militaire des plus rigides. L’attente finit par atteindre le moral des troupes. Heureusement que l’on annonce l’arrivée imminente de « volontaires ». Les hommes vont pouvoir enfin s’amuser un peu. Elles débarquent un beau jour, ces denrées rares, coincées entre les sacs de riz et les conserves de légumes. De jeunes Coréennes à peine sorties de l’adolescence. Elles sont cinq pour près de deux cents soldats. Parmi les victimes offertes aux troufions en rut, l’une d’entre elles est curieusement épargnée jusqu’à nouvel ordre. Elle se prénomme Kkutaeh et son souvenir va hanter Franklin à tout jamais.
Dans ce roman crépusculaire où s’entremêlent les vivants et les morts, l’auteur exhume une page sordide de l’ Histoire en évoquant le sort tragique des Femmes de réconfort. Le choix d’un narrateur récalcitrant, bourreau et victime à la fois, décuple la tension dramatique du récit et élargit la perspective d’ensemble. Il est autant question des horreurs du passé que du destin d’un homme qui y a participé et l’a payé au prix d’« une vie entière d’obligations et de politesses. » Après Langue natale, Chang-rae Lee signe ici un livre dense et obsédant, dont la lecture ne laisse pas indemne. Telle une marche funèbre, Les sombres feux du passé invite à la mémoire et au recueillement. Entrez donc dans le confessionnal, vous y entendrez le chant du cygne d’une vie désaccordée dès ses premières mesures .
Les sombres feux du passé, L’Olivier, 2001, traduit de l’anglais par Jean Pavans.
sankyo
Chang-rae Lee a trois ans lorsque sa famille quitte la Corée du Sud pour venir s’installer aux Etats-Unis en 1968. Il fait de brillantes études à Phillips Exeter et à Yale. Après une brève incursion dans le monde de la finance, il décide de se consacrer à l’écriture à la mort de sa mère. il est l’auteur à ce jour de trois romans : Langue natale (Native speaker), Les sombres feux du passé(A gesture life) et Le ciel de Long Island (Aloft). Ainsi qu’il le dit lui-même, son œuvre s’attache à «analyser ce double sentiment de citoyenneté et d’exil, mettre en scène l’existence des expatriés, avec son cortège de complications, de douleurs et de joies. »
Manchester United a perdu 2-0 contre le Barça hier soir au Stade Olympique de Rome. Les Sud-Coréens n’avaient vraiment pas besoin de ça cette semaine. Enfin, ils pourront toujours se dire que Park Ji-sung est le premier footballeur asiatique à avoir disputé la finale de la Ligue des champions. Retour sur une ascension semée d’embûches.
Cela faisait un an. Un an que Park Ji-sung, dit « Ji », attendait ce moment avec des fourmis dans les protège-tibias. Petit flashback. Nous sommes le 21 mai 2008 à Moscou. Manchester United affronte Chelsea en finale de la Ligue des champions. Un choc estampillé Premier League entre les deux poids lourds anglais. Ji en frétille d’avance, lui qui a joué un rôle important dans la qualification des Red Devils. Et boum, le coup de carafon. Mister « trois poumons » n’est même pas sur le banc des remplaçants; il suivra la finale des tribunes en costard-cravate et le moral en berne. Dans les médias coréens, « le cauchemar de Moscou » a toujours du mal à passer. Hier soir, Park faisait bien partie des plans de Sir Alex mais lui et ses coéquipiers ont sombré face à l’irrésistible armada blaugrana. Une grosse désillusion certes, qui ne doit cependant pas faire oublier le chemin parcouru.
Car la vie n’a pas toujours été rose bonbon pour Ji le footeux. Issu d’un milieu très modeste, il a grandi à Suwon, une ville industrielle située au sud de Séoul. Rien ne le prédisposait à devenir la star adulée d’aujourd’hui, ni sa petite taille, encore moins ses pieds plats. Rien si ce n’est une volonté de fer et le soutien inoxydable de sa famille. Dés son plus jeune âge, Park se distingue en effet par une abnégation hors du commun. Ses parents, tout dévoués à sa cause, vont jusqu’à racheter une boucherie afin de nourrir correctement le garçon. Mais les clubs professionnels coréens trouvent cet ado fluet d’1m75 décidément trop chétif et ne donnent pas suite. Après un bref passage à l’université de Myungji à Séoul, Park atterrit dans un club japonais, le Kyoto Purple Sanga en 2000. A partir de là, les choses s’enchaînent rapidement. Ji participe aux Jeux Olympiques de Sydney et connaît sa première cap dans l’équipe nationale. Ce n’est pas encore le taulier des Guerriers Taeguk mais un jeune footballeur qui ne fait pas franchement l’unanimité.
Gus Hiddink, l’homme providentiel
L’arrivée de Gus Hiddink aux commandes de la sélection nationale en 2001 va tout changer. Le Batave repositionne Park à l’aile et lui manifeste une confiance totale. Sous son autorité, Ji multiplie les bonnes performances et participe activement au parcours miraculeux de l’équipe coréenne lors de la Coupe du Monde 2002. Mais Gus le Messie ne s’arrête pas là, il emmène son protégé dans ses bagages à son retour aux Pays-Bas comme entraîneur du PSV Eindhoven. Après des débuts laborieux entre sifflets et jets de cannette, Park finit par entrer dans le cœur versatile des supporters qui composent en son honneur l’inoubliable « Song for Park ». En 2005, le joueur coréen prend une décision difficile; il s’affranchit de son mentor néerlandais et signe à Manchester United. MU, c’est un peu la Mecque du footballeur, un club dont les origines doivent remonter aux Croisades, bref un monument classé. A son arrivée, ça ricane sec dans les pintes de stout. Pour les fans mancuniens, le transfert de Park n’est rien d’autre qu’une juteuse opération commerciale destinée à booster le merchandising sur le marché asiatique. Un Coréen –fuck it !- et pourquoi pas un eskimo tant qu’on y est ?! Ji doit à nouveau faire ses preuves et enfile aussitôt le bleu de chauffe. Il n’a rien d’un virtuose du ballon rond mais ses courses incessantes ainsi que son sens aigu du collectif vont peu à peu lui permettre de se faire sa place parmi les cracks de l’effectif. Hiddink, qui le connaît par cœur, déclare à son sujet : « Il fait le sale boulot pour les stars (…) Ses qualités ? Il est infatigable, il peut jouer à fond 90 minutes. C’est un joueur intelligent et très déterminé. »
Cette saison, on a beaucoup vu Park Ji-sung dans l’équipe mancunienne ; des discussions sont d’ailleurs en cours en vue d’une prolongation de contrat. Titulaire à United, Ji fait aujourd’hui figure d’icône nationale en Corée. Son autobiographie, Infinite Challenge, se vend comme des petits pains et son fan club compte plus de 87 000 membres. Certes, la coupe aux grandes oreilles lui a échappé hier soir mais il est déjà d’ors et déjà monté plus haut que n’importe quel autre footballeur asiatique. Un destin inespéré pour un garçon pauvre et malingre qui s’est fadé des marmites de soupe à la grenouille dans le seul espoir de gagner quelques centimètres. Allez Ji, relève la tête, l’aventure sous le maillot des Red Devils est loin d’être finie. « To be continued », comme on dit dans la langue de Shakespeare.
Choi Hong-man ne peut pas passer inaperçu. Il mesure 2m18 et pèse 165 kilos. Il n’est donc pas tout à fait bâti comme nous. Ancien lutteur de ssireum, la lutte traditionnelle coréenne, notre géant s’est lancé dans le K-1 en 2005. Jusqu’à présent, il n’a pas démérité mais soyons honnêtes, sa boxe est assez monolithique. Ne lui demandez pas de se désaxer ou de balancer des high-kicks pleine poire, il ne sait pas faire. Choi avance sur l’homme en permanence, jouant de son direct du gauche pour placer sa droite. Parfois, un coup de genou vient étoffer son arsenal rudimentaire. Bien sûr, il a une frappe de mule et quand il touche, ça douille en face.
Choi Atomiseur
Mais à côté des cadors actuels du kick-boxing tels que Remy Bonjasky, Choi alias « Techno Goliath » ne tient pas la comparaison. Trop lent et prévisible. Comme Akebono et Bob Sapp, il fait partie de ces combattants limités techniquement dont le gabarit hors-norme attire les foules. Le public japonais raffole de ces « monstres de foire », aussi mastoc que les sumotori locaux. Car attention, le kick-boxing a une cote d’enfer au Pays du Soleil Levant et ses champions y jouissent d’un énorme prestige. Plus de 70 000 spectateurs se précipitent chaque année au Tokyo Dôme pour assister à la finale du K-1 Grand Prix. Il s’agit d’un tournoi qui, servi par une mise en scène digne des arènes romaines, désigne le roi des poids lourds. Choi ne sera probablement jamais couronné, lui qui a également tâté du M.M.A (mixed martial arts) sans grand succès. La terreur croate, Mirko CroCop, s’est ainsi chargé de corriger l’intrus en décembre dernier, à coups de low-kicks bien sentis.
Choi atomisé
« J’ai toujours rêvé d’être chanteur. »
Alors fini Choi ? Vous plaisantez, l’homme a plus d’une corde à son arc. Tout d’abord sa carrière pugilistique lui a permis de tourner dans de nombreux spots publicitaires et d’être régulièrement invité dans des shows télévisés. Il est devenu une figure très populaire en Corée du Sud. Mieux encore, sa notoriété lui a ouvert les portes de l’industrie du disque, exauçant ainsi un rêve de jeunesse : « Si je n’étais pas aussi grand, je travaillerais dans le show business (…) J’ai toujours rêvé d’être chanteur. J’aime danser et j’étais un bon danseur quand j’étais étudiant. » Un producteur malin a flairé la bonne affaire et s’est empressé de lui faire signer un contrat. Après Choi le cogneur, voici Choi le rappeur. En duo avec la chanteuse coréenne Kang Soo-hee, on peut désormais admirer le flow de notre amateur de gnons dans un album pop joliment intitulé « La Belle et la Bête. » Du ring à la scène, on imagine déjà l’histoire sur grand écran.
Choi danseur
Choi Hong-man peut prêter à rire mais en fin de compte, son attitude candide et décomplexée est plutôt sympathique. Espérons néanmoins qu’il aura travaillé autre chose que ses cordes vocales ces dernières semaines car il remonte sur le ring demain dans le cadre d’un tournoi M.M.A, le Super Hulk Tournament. Good luck Techno Goliath !
Fils d’un immigré coréen qui a réussi dans l’épicerie au détail, Henry Park est la voix tourmentée de ce récit à la première personne. Un récit dont l’éclatement de la temporalité narrative ne fait que refléter l’identité elle-même fragmentée du narrateur. Qui se cache derrière Henry Park ? Telle est la question lancinante à laquelle l’intéressé s’efforce de répondre tout au long du roman.
Henry travaille pour le compte d’une société privée spécialisée dans le renseignement : « Nous nous présentions en tant qu’hommes d’affaires, sans plus de précision (…) En un mot, nous étions des espions (…) A la place, nous avions choisi de nous occuper des gens. Chacun de nous travaillait sur ses semblables, plus ou moins. Travailleurs étrangers, immigrés, premières générations, néo-Américains. Je m’occupais des Coréens, Pete des Japonais. »
En somme, Henry est un espion « ethnique » ; il traque des membres de sa communauté, il les trahit. Pour les besoins de ses missions, il doit s’inventer une « légende », travestir son identité. Un emploi pour lequel il se sent des prédispositions, lui qui depuis toujours avance masqué : « Je m’étais toujours dit que j’aurais pu être n’importe qui , peut-être plusieurs n’importe qui en même temps . Dennis Hoagland et sa société privée étaient arrivés au bon moment, offrant le meilleur des emplois pour la personne que j’étais, quelqu’un qui pouvait avoir sa place et en sortir à moitié quand il le souhaitait. »
La profession d’espion met en exergue l’identité trouble d’Henry dont le cadre familial et le statut d’outsider au sein de la société américaine ont favorisé certains traits de caractère. C’est en effet de ses parents qu’ il tient cette aptitude à se fondre dans le décor: « (…) il se conduisait comme si la ville tolérait à peine notre présence (…) Et ma mère était encore pire, elle préférait largement rater complètement un gâteau d’anniversaire plutôt que de s’infliger la plus insignifiante des hontes en allant demander à sa voisine et amie l’œuf ou la pincée de levure qui lui manquait. »
Vulnérabilité d’immigrés soucieux de s’intégrer dans le paysage américain et d’atténuer leurs différences en faisant profil bas. A travers cette pusillanimité exacerbée se révèle la crainte d’être montré du doigt, vilipendé et rejeté. D’ailleurs, Henry a beau y trouver à redire, il n’en a pas moins intériorisé ce modèle comportemental : « Alors, qu’on dise de moi ce qu’on voudra. Un assimilé, un laquais. Un garçon consciencieux au visage étranger. J’ai déjà été tout ce que vous pouvez dire ou imaginer, toutes les versions du nouvel arrivant, toujours effrayé, amer et triste. » Autre aspect du legs familial , le masque stoïque que l’on se doit d’arborer en toutes circonstances : « Ma mère (…) pensait que l’expression des émotions dénotait une forme de manquement dans les relations entre les gens (…) A part cela, je trouvais qu’elle contrôlait admirablement les muscles de son visage. Elle semblait avoir le pouvoir de leur imprimer les mouvements les plus subtils, comme la langue déplace l’air. » Ahjuhma, la domestique coréenne que le père fait venir du pays après la mort de son épouse, symbolise à cet égard la version radicale de l’immigrée muette et solitaire. Perçue comme « une sorte de zombie », c’est un être en marge, apparemment dépassé par la réalité qui l’entoure.
Son contraire s’incarne dans le personnage de Lelia, la femme d’Henry. Véritable contrepoids culturel, elle est l’emblème WASP du roman, « l’autochtone » qui se distingue par son teint diaphane, son franc-parler ou encore son élocution irréprochable. La « fine déesse anglicane » parvient même à séduire Park senior, initialement rétif aux mariages mixtes : « Dès que se présentait l’occasion, il se postait à côté d’elle, afin de vanter sa haute taille et sa posture parfaite , comme une belle pouliche, disait-il, admiratif en coréen. » Il suffirait de peu de choses pour qu’elle n’apparaisse comme le sésame de la famille Park, l’assurance d’une intronisation officielle dans cette Amérique blanche convoitée et fantasmée par les immigrés.
Toutefois, le sentiment d’être un américain à part entière ne repose pas sur un tel artifice. Les tensions qui colorent la relation entre les deux conjoints révèlent ainsi des différences culturelles très profondes. Si Henry représente, parfois jusqu’à la caricature, l’oriental froid et réservé, Lelia, quant à elle, est l’archétype de l’américaine loquace et directe : « (…) cette façon de ne rien pouvoir cacher, d’avoir l’air vexé quand elle était vexée, heureux quand elle était heureuse. Qui me permet de savoir à tout moment exactement où elle en est. » Son irritation grandissante face à l’impassibilité de son mari illustre à l’évidence le point de vue de la classe moyenne blanche américaine. Prise entre deux feux culturels, l’identité d’Henry est en suspens. Cette confusion intérieure se manifeste notamment dans sa manière de s’exprimer en anglais, lui qui est pourtant né sur le sol américain et y a toujours vécu : « Mais je m’entends toujours faire des écarts quand je parle, fondre une langue dans l’autre – ou les faire exploser – car il y a tellement de frottements et de friction que le feu menace toujours entre deux langues. » La diction parfois hasardeuse du narrateur contraste avec la virtuosité langagière de sa femme, orthophoniste de son état, et par conséquent grande prêtresse de l’idiome américain le plus authentique. Mitt, le fils métisse, incarne à ce propos la synthèse harmonieuse de ses parents : « Il était capable d’imiter les modulations les plus infimes de notre anglais et de notre coréen, ces musiques qui disaient qui nous étions. »
Car la langue est au cœur du roman. Expression directe de soi, elle est médium naturel chez le locuteur natif, obstacle cruel chez l’immigré : « J ’étais envahi par la honte et la colère chaque fois que j’entendais les sons bizarres que produisaient mon père et ses employés, leur anglais de métèques, l’espingliche, le chingliche le dialecte des rues. » D’ailleurs, le choix de New York et de ses alentours comme lieu principal de l’action n’est pas anodin. La Grosse Pomme symbolise en effet depuis toujours la Terre Promise des immigrants. Les langues et les accents les plus divers s’entremêlent en son sein. Une tour de Babel des temps modernes en quelque sorte.
C’est donc un narrateur désorienté qui se révèle au lecteur. Au gré des réminiscences, l’évocation d’un drame familial apporte un éclairage supplémentaire sur les épreuves auxquelles il est confronté. Sa quête identitaire se heurte progressivement aux exigences de son métier. John Kwang est un politicien coréen-américain qui brigue la mairie de New York. Il est aussi et surtout la nouvelle cible de notre héros, une cible trop familière et trop séduisante pour que la mission s’avère sans péril. Ruminant des souvenirs souvent douloureux et faisant face à un présent aux enjeux multiples, Henry se doit de trouver enfin sa juste place dans le maelström de sa vie.
Ce premier opus de Chang-rae Lee explore avec force et sensibilité l’expérience de l’immigration. A travers les tribulations d’un coréen-américain à New York, le roman distille la saveur amère de la discrimination raciale, de l’isolement et du sentiment d’infériorité. Miroir fictif de la réalité du melting-pot, Langue natale témoigne de la difficulté à se définir quand on est et demeure l’Autre, cet anonyme venu d’ailleurs, aux yeux de la majorité dominante.
Langue natale, L’Olivier, 2003, traduit de l’anglais par Lazare Bitoun.
sankyo Chang-rae Lee a trois ans lorsque sa famille quitte la Corée du Sud pour venir s’installer aux Etats-Unis en 1968. Il fait de brillantes études à Phillips Exeter et à Yale. Après une brève incursion dans le monde de la finance, il décide de se consacrer à l’écriture à la mort de sa mère. Il est à ce jour l’auteur de trois romans : Langue natale (Native speaker), Les sombres feux du passé(A gesture life) et Le ciel de Long Island (Aloft). Ainsi qu’il le dit lui-même, son œuvre s’attache à «analyser ce double sentiment de citoyenneté et d’exil, mettre en scène l’existence des expatriés, avec son cortège de complications, de douleurs et de joies. »
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