죽 – juk

Une sorte de rituel: enfant, à chaque fois que je tombais malade, alité et fiévreux, maman entrait dans ma chambre à l’heure du repas avec un bol de juk.

Le juk est un porridge de riz coréen pas très compliqué à faire: trois fois plus d’eau et trois fois plus de temps de cuisson que ce qu’il faut pour cuire du riz. Le résultat est une bouillie insipide, parfaitement digeste, suffisamment neutre au nez et au goût pour être acceptée du plus réfractaire des bambins malades et barbouillés. Lorsque maman entrait dans ma chambre avec ma ration quotidienne, je m’asseyais donc difficilement sur mon lit pour engloutir chaque cuillerée de cette potion magique censée me redonner force et vigueur.

Au fur et à mesure que je prenais des forces, le juk seul s’avérait trop monotone pour mon palais exigeant et je réclamais son complément indispensable : la sauce de soja, parfaite combinaison foncée et salée d’un repas décidément trop monotone. Une fantaisie pas forcément bienvenue pour l’estomac d’un petit homme malade selon maman qui gardait la maîtrise de l’assaisonnement. S’ensuivait une négociation de tous les instants entre maman et moi pour savoir si chaque cuillerée de juk aurait droit à plus ou moins de sauce de soja.

Lors de ma gastro de la semaine dernière, ça n’est pas maman mais le programme numéro 8 de mon rice cooker qui m’assura mon juk quotidien. Pas forcément la même dose d’humanité mais au final, cette même odeur subtile de riz cuit qui me replonge des années en arrière, assis sur un lit, à batailler avec maman pour savoir si la cuillerée que je suis sur le point d’engloutir aura droit à un peu plus de sauce de soja.

Je décide que oui.

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Il y a 20 ans, le Mur

L1000266Au moment où le monde entier célèbre le 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, la réunification de la Corée semble loin. Si loin que l’on en vient à se demander si cet événement arrivera un jour. Derrière deux séparations survenues au même moment pour les mêmes raisons géopolitiques, un gouffre sépare le cas coréen du cas allemand. Explorons-le au travers de quelques éléments de comparaison.

7ème siècle – 19ème siècle

C’est en 676, une époque où l’influence du Royaume de France devait difficilement dépasser l’A86, que la péninsule coréenne est unifiée, lorsque le Royaume de Shilla parvient à vaincre et annexer ses voisins de Baekche et de Goguryeo.

Les Allemands attendront le 12 siècles supplémentaires pour vivre dans un même territoire et développer le sentiment d’appartenance à une même nation.

Vainqueurs – Vaincus

C’est en vaincue que l’Allemagne se voit imposer au sortir de la Seconde Guerre Mondiale l’occupation de son territoire par les forces alliées, puis la séparation et la création de deux Etats.

C’est en vainqueurs que les Coréens pensent accueillir les troupes américaines au Sud et soviétiques au Nord venues les libérer de l’occupation japonaise. Sauf que la Corée n’est pas dans le camp des vainqueurs. Elle est juste une péninsule à cheval entre deux zones d’influence. Un butin à partager entre les deux vrais vainqueurs américains au Sud et soviétiques au Nord.

3 et 10

Le PIB par habitant de la RFA était trois fois celui de la RDA au moment de la réunification. Le PIB de la Corée du Sud est dix fois celui de la Corée du Nord aujourd’hui. La Banque Mondiale estime le coût de la réunification pour la Corée du Sud à 3 000 milliards de dollars, soit plus de trois fois son PIB annuel (800 milliards de dollars).

Perestroika / Axe du mal

Quelle que soit la volonté du peuple Allemand, la réunification de leur pays n’aurait pu voir le jour sans le soutien de la super-puissance américaine et la bienveillance de la super-puissance soviétique.

La réunification coréenne n’arrangerait aucune des puissances avoisinantes: Les Etats-Unis n’auraient plus aucune raison d’y maintenir 17 500 GIs, la Chine verrait l’influence occidentale s’étendre jusque ses frontières extrêmes orientales et le Japon serait confronté à la concurrence d’une puissance régionale revigorée avec soif de vengeance.

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44 ans et 64 ans

La séparation de l’Allemagne aura duré 44 ans: une éternité mais en même temps un laps de temps suffisamment court pour que soient vivantes et actives les générations d’avant-guerre; celles qui parce qu’elles ont connu une Allemagne unifiée, œuvrent passionnément pour son retour.

20 ans après la chute du mur de Berlin où sont les Coréens nés dans un pays s’étendant de Busan à la Mandchourie? Aux marges de la société coréenne. Au Sud, tout au plus l’opinion publique s’attarde-t-elle sur ces quelques vieillards lors de retrouvailles télévisées certes émouvantes mais qui résument bien la situation: les derniers à vouloir réellement la réunifications sont suffisamment vieux pour avoir un frère, une sœur, ou un parent de l’autre côté de la frontière et donc trop faibles pour peser sur le cours des choses.

Les autres invoquent la réunification comme un voeu pieu: une réunification à condition qu’elle ne soit pas au détriment de la prospérité économique, à condition qu’elle ne signifie pas une marée d’immigrants venus du Nord prenant les emplois de ceux du Sud. La jeunesse, complètement décomplexée, est même de plus en plus nombreuse à la rejeter ouvertement: 13 siècles d’unité nationale sont finalement bien peu de chose face à 20 ans de prospérité.

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pixels humains

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Peut-être ne l’avez vous pas encore vue? Une vidéo buzze en ce moment sur un club de supporters de foot lycéen sud-coréen. Ce club pousse la chorégraphie jusqu’à l’extrême en faisant de chaque membre un pixel humain animant un écran de la taille de toute une tribune de stade. Le résultat est assez époustouflant :

(ps – merci @MonsieurP)

Mais ce qui l’est encore plus est l’étonnante similitude entre ce club de supporters et les chorégraphies organisées lors des mass games en Corée du Nord, chez le frère ennemi. Jugez par vous-même:

Deux spectacles si différents : l’un reflète la spontanéité d’une jeunesse s’exprimant par le sport et la camaraderie lycéenne, tandis que l’autre est le symbole de l’enrôlement total dans un système totalitaire dont l’emprise touche chaque centième de seconde d’une manifestation culturelle. Mais au final, ces deux motivations aux antipodes finissent par se retrouver dans un résultat visuellement semblable.

Deux générations ayant grandi dans deux systèmes radicalement opposés aboutissent à la même perfection chorégraphique, au même sens du mouvement d’ensemble et de la synchronisation. Peut-être est-ce une indication que même une guerre civile fratricide, qu’un endoctrinement extrême et que des régimes politiques rivaux depuis 55 ans ne peuvent venir à bout de valeurs qui soudent un peuple à travers l’Histoire? Et qui donne raison à ceux qui pensent que la réunification de la Corée est inévitable.

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BeolCho – 벌초

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Chuseok fête la fin heureuse de la moisson d’été. Les greniers remplis pour passer l’hiver, les Coréens se réunissent en famille pour célébrer l’occasion et rendre hommage aux ancêtres : un mélange de Thanksgiving américain et de Toussaint français à la mode confucéenne et chamanique. Aujourd’hui, la fête de Chuseok reste avec le nouvel an lunaire la principale fête familiale annuelle coréenne.

Trois semaines avant les festivités se tient le « BeolCho », un préparatif obligé pour qui aspire rendre dignement hommage à ses ancêtres, c’est-à-dire à peu près tout le monde : le rafraîchissement des tombes familiales. N’imaginons pas ici un caveau familial qui se trouverait dans un cimetière municipal à droite en sortant de l’Eglise du village. En Corée, la plupart des morts reposent loin de toute civilisation, souvent perdus dans les montagnes, dans un lieu connu et accessible uniquement des proches qui viennent s’y recueillir. Il ne s’agit donc pas de dépoussiérer les pierres tombales, plutôt de débroussailler et de couper les mauvaises herbes (« Beol » = supprimer ; « Cho » = mauvaises herbes) qui auront prospéré durant l’été ; activité qui nécessite la participation de tous et donc un motif à une mini – célébration avant l’heure.

Etant en Corée au bon moment, je pus assister au BeolCho de mes ancêtres et vous livre ici le récit de cette journée qui commença à l’aube.

5h30 – Départ de Séoul

L’objectif est d’arriver près de Uisoeng, dans la province de Gyeongsangbukdo vers 9h, sachant que la sortie de Séoul prend du temps même à cette heure-ci et qu’après la sortie de l’autoroute, il reste encore une grosse demi-heure de petite route à faire.


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Ce lever aux aurores m’aura au moins permis de me dire que ce sont peut-être les levers de soleil sur les campagnes vallonnées qui auront inspiré à certains le nom de Pays du Matin Calme.

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7h30 – Pause petit-déjeuner

Nous nous arrêtons dans une ère d’autoroute pour manger ce dont tout le monde rêve à 7h30 du matin: une soupe de nouilles bien pimentée. Problème: nous ne sommes pas les seuls en chemin pour le BeolCho et nous ne sommes pas les seuls à avoir faim. C’est donc avec une demi-heure de retard sur notre programme mais le ventre rempli que nous reprenons la route pour Uisoeng.

9h30 – Arrivée à destination

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Nous nous garons sur un chemin de terre qui sépare quelques rizières d’un flanc de montagne où se trouve les tombes de nos ancêtres. Les gens de notre village (et cousin lointains) sont déjà à pied d’œuvre quelque part au-dessus de nous et nous devons trouver seuls l’entrée du passage qui nous mènera aux tombes. Encore 15 minutes perdues, le temps de trouver non pas l’entrée elle-même mais des retardataires comme nous qui connaissent l’endroit mieux que nous.

Nous nous engouffrons avec eux dans la montagne pour une demi-heure de montée sauvage.

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10h – Les choses sérieuses commencent

Pour être tout à fait honnête, nous arrivons presque après la bataille: le gros du travail est achevé et il reste quelques branches à scier ou quelques mauvaises herbes oubliées par-ci par-là.

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Nous faisons le tour de toutes les tombes éparpillées ça et là; l’occasion pour moi de passer en revue quelques-uns de mes ancêtres, certains remontant à dix générations:

mes arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grands-parents

mes arrières-arrières-arrières-arrières-arrières-arrières-arrières-arrières grands-parents

Bien sûr, impossible pour moi de savoir seul l’identité de chaque tombe, d’autant que les inscriptions sont en chinois classique. Il ne me reste plus qu’à demander à mon oncle. Tiens, par exemple, quelle est cette tombe sans inscription juste à côté de celle de ce grand oncle? Une tombe clandestine me répond-on. Ce qui n’empêche pas les villageois d’en prendre soin comme les autres. J’imagine un bref instant le scandale qu’aurait provoqué l’enterrement clandestin d’un inconnu dans un caveau familial français. Juste impensable.

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Les travaux s’achèvent. Une dernière offrande et un dernier salut aux ancêtres avant de descendre. Puis c’est le retour au village pour un déjeuner bien mérité.

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11h30 – déjeuner

Pour trouver un lieu suffisamment grand pour accueillir le groupe, nous demandons l’hospitalité à un habitant du village qui dispose d’un grand terrain vague où sont disposées quelques tables. Les anciens prennent place en attendant que les plus jeunes improvisent un barbecue de poulet épicé: une grille en métal, quelques grosses pierres, un peu de bois sec et le tour est joué.

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Pour accompagner le poulet, du chou du champs d’à côté, de l’ail cru et des piments du champs d’à côté, du riz et de la pâte de soja fermenté (doenjang, le miso coréen) fait maison.

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Une heure d’un déjeuner simple mais authentique, de discussions des affaires du village, de nouvelles échangées sur soi-même ou untel qui n’a pas pu venir. Encore quelques minutes de répit le temps de fumer une cigarette. La parenthèse familiale se referme et la vie coréenne à cent à l’heure reprend ses droits jusqu’à Chuseok.

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L’isolement du secteur IT coréen: un nouveau Galapagos?

C’est la rentrée pour SeoulParis et afin de bien commencer, nous vous offrons avec l’accord de son auteur une traduction d’un édito paru cet été dans la rubrique IT du quotidien coréen progressiste Hankyoreh. Le chroniqueur Koo Bon-kwon s’y inquiète de la tendance à l’isolement du secteur IT coréen.


241070625_1c9ff19d88Le phénomène « Galapagos »est une crainte grandissante parmi les opérateurs télécoms et les acteurs de l’Internet.

Du fait de leur évolution isolée, les 16 îles qui composent l’Archipel des Galápagos au large des côtes de l’Equateur étaient un trésor pour les biologistes. Mais dès qu’on y introduisit de la faune étrangère, celle-ci eut vite fait d’exterminer un grand nombre d’espèces locales. Il semble que de nombreuses entreprises du secteur IT connaissent le même sort que tant d’espèces des îles Galápagos.

Aujourd’hui, les téléphones portables japonais sont pratiquement absents du marché international. Il est loin le temps où les Japonais affirmaient avec fierté : « ce qui marche au Japon marche partout ailleurs ». Récemment, le New York Times publiait un article expliquant les raisons de l’échec des fabricants de téléphones portables japonais à l’international. Très tôt, le Japon a produit les téléphones portables les plus performants. Forts d’un marché intérieur solide et d’une excellente expertise, huit fabricants locaux dont Panasonic, Sharp ou encore NEC se sont livrés une concurrence effrénée à coup d’innovations technologiques. L’email mobile en 1999, la fonction appareil photo en 2000, le téléchargement de musique sur mobile en 2002, le paiement mobile en 2004, la TV sur mobile en 2005, autant d’avancées technologiques où le Japon a été précurseur. Certes Sony, grâce à son joint-venture avec le Suédois Ericsson en 2000 fait partie du global big 5 des fabricants de téléphones mobiles, mais il est maintenant derrière Samsung, LG ou Motorola et a connu des pertes significatives cette année. En adoptant un mode de développement exclusif et propriétaire basé sur un hardware de bonne qualité mais une interface utilisateur moins évoluée, le Japon s’est coupé du marché mondial.

La France d’aujourd’hui est connue pour son environnement peu propice à l’Internet. Pourtant, durant les années 80, ce pays était le plus avancé au monde en matière de technologie de l’information avec un réseau IT dédié et des terminaux équipant 6 millions de foyers. Ce « Minitel » permettait la recherche d’informations en même temps qu’il était un outil de communication moderne: messages textes bien sûr mais également jeux, messagerie instantanée, shopping à distance, réservation de billets et transactions bancaires furent possibles bien avant tous les autres pays.

Lorsqu’à l’approche du 21ème siècle, les pays adoptent l’Internet, la France continue à privilégier le Minitel. Dans les années 90, alors que le PC et l’Internet se généralisent, une nouvelle version du Minitel permettant la connexion Internet voit certes le jour, mais les services qui sont mis en avant restent ceux du réseau local français. Avec les années 2000, le PC remplace le Minitel dans tous les foyers. Aujourd’hui, la France est en retrait par rapport à ses voisins en matière de contenu Internet et rares sont les entreprises françaises capables de rivaliser avec les géants mondiaux de l’Internet.

Cette année, les ventes de téléphones portables de Samsung et LG font preuve de performances remarquables, contrairement à leurs concurrents Nokia, Motorola ou Sony Ericsson. Mais loin du succès des fabricants de téléphones portables coréens, les opérateurs télécoms locaux sont d’humeur bien morose.

Alors qu’avec l’avènement de la 3G les opérateurs télécoms des pays industrialisés connaissent une croissance de leur chiffre d’affaire data (MMS, Internet mobile), les opérateurs coréens connaissent eux une baisse de leur chiffre d’affaire data alors que celui provenant des appels vocaux augmente. L’utilisateur de l’Internet mobile coréen s’isole progressivement sous le coup de tarifs trop élevés et d’un Internet mobile cloisonné, si bien qu’en dehors des jeux, les éditeurs de contenus locaux perdent en compétitivité.

Même si en avril dernier, la Corée a levé l’obligation pour les mobiles d’être compatibles avec le standard local WIPI pour l’accès à l’Internet mobile, les restrictions et les contraintes restent nombreuses pour les fabricants de mobiles étrangers. Le Nokia 6210 ‘Navigator phone’ a dû ainsi être commercialisé sans sa fonction GPS en Corée en raison de restrictions réglementaires.

la Corée reste l'un des derniers pays développé où l'iPhone n'est pas encore commercialisé

la Corée reste l'un des derniers pays développés où l'iPhone n'est pas encore commercialisé

L’état d’isolement du web coréen est encore plus dramatique. Microsoft occupe 98 à 99% de part de marché des systèmes d’exploitation et des navigateurs web, sans parler des systèmes de certifications de nombreux services qui passent exclusivement par ActiveX. La politique de contrôle de l’Internet qui s’est renforcée avec l’arrivée du gouvernement de Lee Myung-bak accélère la création d’un « Internet version coréenne » très éloigné des standards internationaux. Suppression de l’anonymat, riposte graduée pour protéger les droits d’auteur, lutte contre la cyber-diffamation, obligation pour les portails de surveiller l’activité des internautes : autant de propositions de réglementation inimaginables dans n’importe quel autre pays développé. Le phénomène « Galapagos » coréen n’a ainsi aucun lien avec l’isolement géographique, plutôt avec l’environnement Internet local qui pose aux entreprises une crise existentielle. Huh Jin-ho, président de l’Association des Entreprises Coréennes de l’Internet déclarait récemment que « les entreprises de son secteur commençaient également à subir le phénomène Galapagos », mais que le plus inquiétant était que « le gouvernement et toutes les entreprises subissaient le même phénomène sans s’en rendre compte, plongés dans l’illusion d’être toujours une puissance de l’Internet et du mobile ».

Recette coréenne pour une censure bien ficelée

Censorship causes blindness - credit AndréiaLes événements de la semaine dernière sont un bien sombre épisode pour la liberté d’expression en Corée. Il y eut d’abord le passage épique de cette loi sur les médias qui a transformé le parlement coréen en champ de bataille. Cette loi décloisonne le secteur des médias en autorisant une même entreprise à investir à la fois dans les journaux et dans les chaines hertziennes (de façon minoritaire). A l’heure où l’information et le divertissement n’ont plus de frontière, permettre l’émergence de groupes de médias empruntant la même stratégie qu’un News Corp. ou qu’un Lagardère n’est pas complètement stupide.

Sauf que le premier effet de cette loi risque d’être non pas l’émergence d’un Lagardère coréen, mais bel et bien de tuer les quelques voix d’opposition restantes car les puissants quotidiens ou les chaebol, tous outrageusement pro-gouvernement (conservateur), vont se ruer à l’assaut du capital des chaines hertziennes nationales qui jusqu’ici gardaient une relative indépendance éditoriale.

Parmi ces chaînes nationales, MBC qui diffuse une émission d’investigation phare “PD’s Notes” (les carnets du producteur), à l’origine de nombreux scoops ou reportages dérangeants tel celui qui montre les bonnes manières des CRS coréens lors du nettoyage manu militari de Myeongdong, quartier commerçant où se côtoient jeunes couples qui font leur sortie et touristes japonais qui font leurs emplettes, sous prétexte qu’une manifestation y était prévue. Le reportage est en coréen mais il suffit de regarder les images de début de reportage pour se faire une idée:

Mais comment distinguer les touristes ou les couples en balade amoureuse des manifestants? Ben pas besoin, l’essentiel est de bien frapper partout sur tout ce qui bouge et d’embarquer le plus grand nombre possible de gens. C’est comme ça qu’un pauvre touriste japonais qui pensait profiter des faveurs d’un taux de change intéressant, profitera au final des faveurs d’une matraque et de rangers coréennes généreuses, puis des méandres hospitaliers coréens. Touriste japonais que retrouvera PD’s Note pour le faire témoigner.

Autre passage parlant, même sans comprendre: comment les CRS bloquent la sortie d’une bouche de métro du centre de Séoul, faisant enrager tous les passants pour finalement les éloigner à coups de matraque, bombes lacrymo, voire sabre de samouraï (à partir de 1:58)

Voilà, avec cette réforme des médias et les risques de perte d’indépendance des chaînes TV, on ne sait pas si  le public coréen pourra profiter encore longtemps de ce genre de programmes discordants avec les éditos qui chantent en coeur la gloire de la politique du gouvernement actuel.

Et Internet dans tout ça?

Mais pas de panique me direz-vous, car il reste toujours l’eldorado pour opposant traqué, l’ultime tribune d’expression quand toutes les autres se ferment à vos idées: Internet. Car après tout, la Corée n’est-elle pas pionnière en matière numérique? Berceau d’Ohmynews pionnier du journalisme citoyen? N’est-ce pas le pays où un blogueur a fait vaciller à lui tout seul le gouvernement?

C’est sans compter la loi anti-piratage qui vient d’entrer en vigueur la semaine dernière. Cette loi est une merveille. Comme si les souhaits les plus fous de Frédéric Lefèbvre et Luc Besson réunis avaient été entendus par des parlementaires à l’autre bout de la planète pour donner naissance à une sorte de “riposte graduée à double tranchant”. Car avec cette loi, le ministère de la Culture et des Sports peut non seulement s’attaquer à l’internaute contrevenant en lui infligeant une amende ou en lui coupant sa connexion internet au bout du troisième avertissement, mais également couper pour une durée allant jusqu’à 6 mois les serveurs de tout site permettant l’échange de contenus illégaux.

Imaginons un instant qu’aux Etats-Unis, la Federal Communications Commission puisse fermer les serveurs de YouTube pendant 6 mois parce qu’au fin fond de l’Arkansas, une ménagère aurait mis en ligne des vidéos de sa fille imitant Madonna sur fond de La Isla Bonita sans payer les droits à sa maison de disque. C’est un peu ce que risquent Naver ou Daum en Corée.

Devant l’absurdité de la situation, les parlementaires de la majorité ont récemment adouci cette loi dans une volonté de montrer qu’elle vise avant tout les pirates professionnels et qu’elle épargnera les blogs personnels ou portails. Toujours est-il qu’avec cette épée de Damoclès pesant sur les portails coréens, le gouvernement dispose d’un levier de pression puissant pour censurer tout contenu désagréable. La preuve? Pas plus tard que la semaine dernière au sujet du vote controversé de la loi sur les médias: l’excellent blog Futurize Korea nous signale sur son compte Twitter une vidéo tendant à montrer des irrégularités lors du vote de la loi: un assistant parlementaire votant deux fois pour le même député. Quelle ne fut pas notre surprise lorsqu’en cliquant sur le lien nous tombâmes sur ça:

DaumTVpod

La vidéo a été retirée par le service de partage de vidéos de Daum pour non respect des droits de tiers. Pratique.

Merci YouTube

Rassurons-nous, la vidéo est disponible sur YouTube qui d’ailleurs a fermé sa version coréenne il y a quelques mois pour ne pas avoir à se soustraire à une législation coréenne de plus en plus incompatible avec les règles que Google / YouTube se fixe en matière de respect de la confidentialité des internautes.  Mais que voit-on dans cette fameuse vidéo? Rien de très probant: un assistant parlementaire en train de bidouiller quelque chose sur un écran de contrôle.

Par contre ce qui est probant, c’est la recrudescence  de contenus coréens sur YouTube qui jusqu’ici n’arrivait pas à se faire une place au soleil, tant ses concurrents locaux (Pandora.tv, Daum, Naver etc.) étaient bien installés. Les cyber-opposants coréens peuvent dire merci à YouTube qui lui, peut dire merci au gouvernement coréen…

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KO

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Nom: Sohn; prénom: Tae-jin; âge: 21 ans; nationalité : coréenne ; particularité: médaillé d’or aux Jeux Olympiques de Beijing en 2008. Plus rien à prouver? Si en fait, vu qu’en Corée, ce pays où n’importe quel homme valide accomplit son service militaire et en ressort avec au moins sa 1ère dan de Taekwondo, les espoirs de médaille ne manquent pas dans cet art martial devenu sport de combat puis discipline olympique.

Du coup, Sohn est l’homme à abattre pour tous ses compatriotes de la catégorie très populaire des – de 68kg qui se verraient bien à sa place dans la sélection nationale coréenne. Gloire nationale ou pas, tous les tournois sont donc importants pour Sohn, notamment ce tournoi du Président qui se tient à Ulsan le 22 juillet, tournoi préliminaire de qualification pour la sélection nationale 2010.

Tout se passe bien pour Sohn jusqu’en finale à laquelle il accède en battant 10 (-1 pt de pénalité) à 8 un vétéran, Kim Sae-hyo après des prolongations où il enchaîne un magnifique spin kick (dollyeo chaggi) gauche, coup de pied marteau (naeryeo chikki,) droit. En finale, Sohn (plastron rouge) affronte Park Hyung-jin, devant une audience de 2000 personnes qui le soutiennent en grande majorité, d’autant que lors du 1er round le match est équilibré (2-2), avec un Sohn qui paraît au meilleur de sa forme. « Aérien » diront même quelques spectateurs.

Puis, comme une ultime preuve que le Taekwondo ne supporte pas la moindre seconde d’inattention, le champion olympique se fait surprendre par un coup de pied retourné à la tête (dui hooryeo chaggi) qui surgit de nulle part, alors que depuis le début du 2nd round, les deux adversaires n’avaient pas échangé un seul coup.

Défaite par KO pour Sohn, une humiliation pire que la défaite par les 7 points d’écart qui mettent fin immédiatement au combat. Sans oublier la douleur et les éventuelles séquelles physiques : Sohn mettra plus de 5 minutes à retrouver ses esprits et devra faire un tour à l’hôpital dans la foulée pour effectuer des examens complets.

Au final, plus de peur que de mal (façon de parler, parce qu’on imagine que ça a dû faire bien mal sur le moment) pour Sohn, qui à la sortie de l’hôpital déclarera: « c’est soulageant et rafraîchissant, c’était un coup précis et percutant, j’ai l’impression d’avoir touché le fond du fond : je me suis fait éliminer d’un tournoi préliminaire, j’ai subi un KO, je crois que j’ai subi tout ce que je pouvais subir dans ma carrière. »

Une leçon d’humilité en somme pour un jeune homme au sommet de sa gloire, et qui doit repartir de 0. Finalement, il reste bien quelque chose de l’art martial dans cette discipline olympique.

yonggook

Soirée coréenne

J’étais convié à une “Soirée coréenne” à l’occasion de la venue du Premier Ministre coréen à Paris le 25 juin dernier. Au risque d’être taxé d’ingrat vis-à-vis de ceux qui ont pensé à me mettre dans la liste des heureux conviés à ce dîner, je ne résiste pas à l’envie de vous en dire quelques mots.

Jack's keynote speech

Une soirée coréenne donc, pour contribuer à l’amélioration de l’image du Pays du Matin Calme à l’étranger. Parce que ça les énerve les Coréens que malgré tous les miracles accomplis, économique, démocratique ou même culturel, leur pays souffre d’un déficit d’image. Du coup, cette visite du Premier Ministre était une bonne occasion pour organiser un événement inoubliable: un dîner de dégustation de gastronomie coréenne “contemporaine” mariée avec une sélection de vins de nos terroirs français dans la salle d’honneur de l’Intercontinental Hotel de Paris offert par le Premier Ministre. En prime également, un récital privé de ce que la Corée fait de mieux en musique classique, la soprano Jo Sumi et le pianiste Kim Sunwook.

Pour être tout à fait honnête, j’avoue que je doute de l’utilité de ce genre d’événements dans l’absolu. Mais qu’importe les tribulations d’un modeste blogueur. Tout ceci sert une cause qui nous dépasse de loin: celle de faire découvrir la Corée à tout ce que la France compte de leaders d’opinions, qui eux-même, convaincus de l’excellence de la Corée, s’empresseraient de porter la bonne parole autour d’eux.

Petite revue de détail pour voir si cette soirée coréenne a répondu aux attentes.

Ce qu’on a mangé

Il paraît que le chef cuisinier de l’Intercontinental Hotel de Séoul s’était déplacé exprès pour nous préparer le meilleur de la gastronomie du Matin Calme. Il aurait pu rester chez lui et on aurait fait appel à n’importe quel cuistot d’un restaurant coréen à Paris parce que le menu était aussi lyrique que la bouffe sans intérêt: le japchae fadasse, la saint-jacques microscopique, le galbi chim sec… Nous vous épargnerons ici la liste de tous les mets médiocres qu’il nous a été donné de subir lors de cet interminable dîner, seul le consommé d’épinards au doenjang relevait quelque peu la qualité de l’ensemble. Ah si, mentionnons quand même le service irréprochable de précision dans l’explication des plats : “Qu’est-ce que c’est? Ben, euh… une soupe avec un p’tit ravioli dedans”, des fois qu’on aurait confondu avec des moules frites…

Ce qu’on a bu

Mais quelle idée de toujours vouloir marier vin et gastronomie coréenne! Est-ce que les Coréens pourront un jour abandonner l’idée ridicule que réussir à accorder leur gastronomie avec du vin serait une sorte de titre de noblesse ? La nourriture coréenne est avant tout paysanne, simple, authentique, faite de bons produits, bref sans chichi et elle devrait s’assumer comme telle. Surtout manger coréen, c’est manger épicé: l’ail se mange cru, le piment cru se mange trempé dans une sauce elle-même pimentée pour en relever le goût, le chou est fermenté puis pimenté et relevé à la crevette saumurée… Quelqu’un peut-il me dire comment un palais ainsi anesthésié pourrait distinguer les notes de sous-bois d’un vieux Bourgogne? N’y a-t-il pas une raison à ce que les Coréens boivent du soju, cette version soft de la vodka comme accompagnement de leurs plats?  Mais rassurez-vous, nous n’avons pas eu à nous désoler du gâchis de devoir sacrifier un vieux Bourgogne entre deux portions de Kimchi. Pour tout vous dire, je ne sais même plus ce qu’on a bu, juste que l’une des bouteilles était bouchonnée et que deux vieilles dames assises en face de moi, vexées de n’avoir pas su le remarquer ont fini leur verre en maintenant que “non, le mien n’était pas bouchonné!”

Discours

Oui, parce qu’un tel événement ne peut pas se concevoir sans une succession de discours longs (surtout s’ils sont entrecoupés de traductions) et fadasses. Je dois dire qu’un moment n’a pas été fadasse: celui ou le Premier Ministre a exprimé ses remerciements à l’Intercontinental Hotel pour les avoir accueillis comme “invités payants”: est-ce de l’humour amer ou un souci superflu du  détail? Est-il sérieusement vexé qu’on ait pu faire payer une chambre d’hotel à lui, Premier ministre de la Corée, comme à n’importe quel membre de la populace? Pour le reste on notera le discours d’un autre Coréen sûrement très important mais dont j’ai oublié le nom et les fonctions et dont personne n’a su dire s’il parlait en français ou en coréen. Et puis comment omettre le discours (mais trois lignes improvisées à la dernière minute, est-ce bien sage d’appeler ça un discours?) de Jack Lang, dont je cite ici le passage le plus marquant:

“Cinqiou cinquiou cinquiou!”

Bonus

Je ne parle pas de la conclusion musicale, seule partie du programme qui n’a pas déçu (quoiqu’apparemment le Premier Ministre n’était pas non plus subjugué, vu qu’il en a profité pour dormir). Par bonus je parle de cette délectable demi-heure passée à visionner sur grand écran des films de promotion des différentes merveilles de la Corée sur le thème “la nourriture coréenne est diététique, même que c’est un médecin américain qui l’a dit”, ou “la Corée c’est hyper moderne, même que dans le film y’a plein de figurants en blouse blanche qui ont l’air de faire plein de trucs hyper compliqués”, et surtout le message-clé:  ”les Coréens, ils sont hyper beaux et hyper heureux, comme sur ces images où la Coréenne, elle te fait un sourire tellement figé qu’on en a mal à la mâchoire pour elle. Alors il faut vite y aller pour y investir plein de doll… plein d’euros”  Que dire de cette propagande en son et image digne de l’Union Soviétique de l’après-guerre? Que si je n’avais pas été occupé à éprouver un sentiment mêlé de honte et de soulagement de n’avoir pas entraîné mon patron dans cette soirée, j’aurais été comme tous mes voisins de table, occupés à explorer les limites de l’ennui.

Leaders d’opinion

Souvenez-vous de l’objectif de cette soirée: améliorer l’image de la Corée auprès des leaders d’opinion français. Alors où étaient-ils ces VIP ?  Parce qu’autour de moi, en dehors de diplomates étrangers détachés à l’OCDE et qui faisaient sûrement office de bouche-trous (parce que le Premier Ministre était en France dans le cadre de l’OCDE dont le siège est à Paris), il y avait une artiste coréenne et deux épouses de cadres sup sûrement retraités qui un jour ont dû être expatriés en Corée. Bien sûr au loin il y avait Jack Lang, qui nous a fait l’honneur de trois minutes de présence, de trois échanges avec sa voisine de table d’un instant (l’épouse du Premier ministre), et d’à peine trois mots à l’assemblée (cinqiou, cinqiou, cinqiou).

Bon, ok, il y avait Christian de Boissieu, mais tous ces VIP qui sont censés porter la bonne parole coréenne? Les décideurs politiques, les patrons du CAC 40, les journalistes influents, les intellectuels, les artistes? Ils étaient où?? Ben au travail, ou chez eux, ou ailleurs à faire autre chose de nettement plus intéressant. Quoi de plus normal en plein remaniement ministériel? Quoi de plus normal à 19h? Quoi de plus normal quand tout ce qu’on leur propose c’est un dîner à peine meilleur qu’un buffet de mariage, une projection publicitaire passéiste interminable, et un récital de musique certes attirant pour vous et moi, mais sans intérêt pour qui fréquente régulièrement les premiers rangs de l’Opéra Garnier, de la Scala, ou du Carnegie Hall? Quel bénéfice pour ces “VIP” là? Aucun, néant, nada.

C’est pourtant par ce genre d’opération que la Corée aspire à bâtir son soft power. Surtout la partie soft alors…

yonggook

En Coréen, Google se dit Naver

naver logo

Devinette: laquelle des deux Corées pourrait-elle être appelée le pays où Google n’existe pas ? Réponse: les deux. Si pour le Nord, l’explication est simple (Internet n’existe pas), le phénomène est bien plus étrange pour son frère ennemi, qui est l’un des pays les plus connectés au monde.

wifi @ Starbucks brought to you by GoogleBien sûr, Google est accessible en Corée du Sud. Il existe d’ailleurs une version coréenne du moteur de recherche leader au niveau mondial. Mais voilà: en Corée 7% des recherches se font sur Google, et plus de 62%  sur Naver (source Comscore). Rien de grave pour Google, me direz-vous, qui se taille la part du lion dans à peu près tout les marchés qui comptent. Sauf qu’être autant à la traîne en Corée, c’est risquer de paraître inadapté aux besoins et attentes de 50 millions de pionniers dans les pratiques numériques. Ca n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si la Corée est l’un des rares pays pour lesquels Google alloue un budget de communication : un bus – show room aux couleurs de Google sillonnait ainsi les campus des universités coréennes en 2007, tandis que dans les Starbucks Coffee, la connexion wifi est offerte gratuitement par Google.

Mais intéressons nous plutôt à Naver.

naver

Naver est un portail coréen crée en 1999 et qui fusionne avec un Hangame portail de casual gaming pour créer NHN Corp. (Next Human Network). A cette époque, le paysage web coréen est déjà assez rempli d’acteurs solidement établis tels que Daum ou Yahoo! Korea. En terme de contenu, le web coréen de cette époque se distingue en deux points: il regorge déjà de contenus multimédias riches professionnels ou amateurs, et il fonctionne en quasi autarcie sous l’effet de la langue et de l’alphabet exclusifs aux Coréens. Ces deux points vont procurer à Naver un environnement propice pour s’attirer en quelques années les faveurs de la majorité des Coréens grâce à deux choix payants, au premier rang desquels un système de recherche innovant pour l’époque que Naver appelle la recherche “agrégée” (통합 검색).

La recherche agrégée : grâce au ‘Multi-ranking system’

Cette recherche agrégée est basée sur le principe qu’une recherche est plus efficace si elle traite distinctement chaque contenu en fonction de sa nature (texte, image, vidéo, document téléchargeable, post de forum de discussions, etc.)

Pour mettre en application ce principe, Naver référence constamment le web coréen pour constituer non pas une, mais autant de bases de données que de types de contenu. En langage Naver, ces bases de données s’appellent des “collections” : collection d’images, collection d’articles de presse en ligne, collection de discussions de forums, avec pour chaque collection une règle de pertinence (ranking system) propre. Ainsi, chaque requête d’un internaute se traduit en autant de sous-requêtes sur chacune des “collections”, puis une page de résultats agrégeant les résultats de ces sous-requêtes.

Le blog officiel de NHN fournit un schéma (en coréen) du multiranking system et illustre l’avantage de ce multiranking system par l’exemple de la page de résultats de la requête “Roger Federer”: elle mettrait en valeur le parcours de Roger à Wimbledon dans la catégorie News, le site officiel de Roger dans la catégorie sites web, un comparatif entre Sampras et Roger dans la catégorie blogs, une biographie de Roger dans la catégorie encyclopédie, etc.

Forcément, ce principe parait banal aujourd’hui mais en 1999, alors que partout ailleurs qu’en Corée le web n’est que du contenu institutionnel ou commercial en textes et images, il ne s’imposait pas de manière évidente. D’ailleurs, Google ne lance son offre de “recherche universelle” (Universal search), basée sur le même principe qu’en 2007.

“One-stop surfing”

Naver, c’est un peu un Yahoo! qui aurait continué à dominer ses concurrents de la tête et des pieds. Car au début, les deux portails présentent les mêmes caractéristiques: un moteur de recherche propriétaire, des outils en ligne et un contenu éditorial propriétaire au travers de partenariats avec des éditeurs. Mais contrairement à Yahoo! les outils et services que propose Naver – sûrement parce qu’il se concentre sur la population spécifique des internautes coréens – réussissent à attirer toujours plus d’internautes.

Parmi ses services, le plus emblématique est certainement Jisik iN (지식iN). Lancé en 2002, Jisik iN est un service de partage d’informations permettant à n’importe quel internaute de poser une question sur n’importe quel sujet, souvent de la vie courante (recette de cuisine, bricolage, conseils pratiques, etc.), à laquelle n’importe quel autre internaute peut répondre. Comment savoir si une réponse est fiable ou pas? Par la sagesse collective : Jisik iN propose un système d’évaluation qui permet à chaque réponse d’un internaute d’être notée par ses pairs, de sorte que plus les réponses d’un internaute sur un sujet en particulier sont appréciées, plus son expertise est reconnue et valorisée par la communauté: l’essence même du “user generated content”, ou UCC (user created content) comme le disent les Coréens, qui fera le succès du web2.0 quelques années après. Yahoo! Answers qui s’inspire de Jisik iN sera lancé trois ans plus tard.

Début 2008, Jisik iN contient plus de 80 millions de pages d’UCC, mais Jisik iN n’explique pas à lui seul pourquoi Naver capte avec autant d’efficacité l’internaute coréen. A côté de ce service emblématique et pionnier, Naver propose tout ce qu’il faut pour un ‘one-stop surfing’: une section actualité exhaustive, la première plateforme de blogs de Corée en taille, des forums de discussion en veux-tu en voilà… Pour résumer, alors qu’on vient à Google pour faire une recherche et repartir aussi vite en cliquant sur un lien trouvé, on vient à Naver pour y rester parce que le portail a réussi à proposer progressivement toute une panoplie d’offres correspondant aux attentes et besoins de l’internaute coréen.

“Walled garden” de plus en plus contesté

Avec un chiffre d’affaires de 660 millions de dollars pour 2008 et plus de 30 millions de visiteurs uniques par mois en moyenne, Naver est dans une situation enviable mais dont le succès insolent le met au centre des attaques. Son modèle et ses pratiques sont scrutés et font l’objet de critiques, au premier rang desquelles le fait de prospérer en circuit fermé. Car Naver est effectivement un “walled garden”, que certains pourraient être tentés de comparer à un AOL à ses débuts.

Les premiers à s’en plaindre furent les sites de médias car imaginez un instant qu’en France, Google Actualités, grâce à un accord de syndication extrêmement favorable, se contente de reprendre sur son site les articles de Libération ou Le Monde au lieu de n’en publier qu’un court extrait et de renvoyer les internautes vers liberation.fr ou lemonde.fr. Ce qui parait impensable en France était la règle que Naver imposait aux sites de news coréens jusqu’en 2008, où il s’est résolu à renvoyer du trafic vers les sites tiers et calmer la frustration des médias.

L’ouverture nécessaire?

Alors que les écosystèmes numériques évoluent vers plus d’ouverture et de partage, que l’open source ou le crowd sourcing émergent comme des composantes majeures de l’innovation, le Naver-addict peut un jour réaliser qu’il est déconnecté du reste du web, qu’il reste à l’écart des dernières innovations, des meilleurs services, bref, des pratiques numériques de demain.

Les récentes évolutions de Naver montrent qu’il semble comprendre que son modèle doit changer : en janvier 2009, il lance “Opencast“, un service qui permet à tout internaute d’agréger tout contenu interne ou externe à Naver, professionnel ou amateur et créer son propre flux d’informations. Naver permet ainsi à chaque “Opencaster” de devenir agrégateur d’information, ou à l’inverse de personnaliser sa page d’accueil en recevant les flux d’autre opencasters.

En suivant cette voie, Naver deviendrait un hub de flux plus qu’un opérateur de services propriétaires certes de qualité, mais fonctionnant en circuit-fermé.

S’ouvrir pour évoluer ou se fermer pour se protéger? Un dilemme transposable en l’état à l’échelle de la Corée.

yonggook

“Ce sont les services de renseignement sud-coréens qui ont “désigné” Kim Jong-un comme le successeur”

Great Leader, Dear Leader: Demystifying North Korea under the Kim ClanA l’heure où la communauté internationale est braquée sur les essais nucléaires nord-coréens et s’interroge sur les luttes de pouvoir pour la succession de Kim Jong-il, il nous a paru intéressant de vous faire partager l’analyse d’un spécialiste de la Corée du Nord.

Bertil Lintner est un journaliste suédois basé en Thaïlande. Longtemps correspondant pour le Far Eastern Economic Review et le Svenska Dagbladet, il écrit également pour de nombreux quotidiens internationaux, dont le Washington Post, le Wall Street Journal et le Los Angeles Times aux US, le Courrier International en France, et le Hankyoreh Shinmun en Corée.

Bertil est l’un des rares journalistes occidentaux à s’être rendu en Corée du Nord en 2004. Ses recherches sur la Corée du Nord lui ont valu un prix d’excellence de la part du Society of Publishers in Asia. Il est l’auteur de “Great Leader, Dear Leader: Demistifying North Korean under the Kim Clan” publié en 2005. Il a récemment publié une série d’articles au sujet du commerce international nord-coréen, où il parle notamment de l’exportation du savoir-faire des nord Coréens en matière d’ingénierie et de construction de tunnels.

SeoulParis: En tant que journaliste suédois basé en Thaïlande, le lien avec la Corée du Nord n’est pas évident. Pourriez-vous expliquer d’où viennent votre intérêt et expertise pour la Corée du Nord?

Bertil Lintner: Je suis né en Suède, mais je vis en Asie depuis 1975. Pendant de nombreuses années, mon centre d’intérêt principal était la Birmanie, mais j’ai commencé à faire attention à la Corée du Nord à partir de 2001. Depuis, j’ai écrit de nombreux articles sur la Corée du Nord pour différents magazines, et un ouvrage intitulé “Great Leader, Dear Leader: Demistifying North Korea under the Kim Clan“.

SP: La Corée du Nord est souvent considérée comme un Etat voyou. A votre avis, quel est son degré d’implication dans le commerce du Triangle d’ Or?

BL: La seule preuve d’une telle implication vient du fait que l’héroine fabriquée dans le secteur birman du Triangle d’ Or a été transportée dans des bateaux nord-coréens à Taïwan en juillet 2002 et en Australie en avril 2003. La prise de 2003 était particulièrement significative: 125 kg à bord du “Pong Su”.

SP: Vous avez eu l’occasion de vous rendre personnellement en Corée du Nord. Quelles ont été vos impressions?

BL: Oui, j’ai visité la Corée du Nord en avril 2004 et je me suis rendu du côté sud de la DMZ plusieurs fois, ainsi qu’à la frontière entre la Russie et la Corée du Nord. Ma semaine passée à Pyongyang fut très intéressante. Vous pouvez en savoir plus en lisant mon livre, mais pour résumer j’ai trouvé les Nord-Coréens très chaleureux et amicaux bien qu’ils vivent dans une société rigide, privés de liberté.

SP: L’exportation du savoir-faire nord-coréen en matière de tunnel est un fait relativement méconnu. Pouvez-vous en dire plus?

Pas si méconnu que ça. Des articles de magazines militaires américains en parlent, notamment de l’utilisation du savoir-faire nord-coréen en matière de tunnel en Birmanie et au Liban (Hezbollah).

SP: Séoul n’est qu’à 50 km de la frontière nord-coréenne. Pensez-vous que la ville pourrait reposer sur un réseau de tunnels nord-coréens?

Il est impossible de le savoir. Certains rapports le suggèrent, mais sans vraiment de preuves tangibles.

SP: la communauté internationale renforce les sanctions contre la Corée du Nord, suite à ses récents essais nucléaires. La Corée du Sud a rejoint la “Proliferation Security Initiative”, et la Chine semble adopter une attitude plus ferme à l’égard de son voisin. Quel peut être l’impact pour l’économie nord-coréenne?

L’économie de la Corée du Nord est déjà un désastre et va mettre beaucoup de temps à se redresser, sanctions ou pas…

SP: Quelle est votre opinion sur la fin de règne de Kim Jong-il? Parviendra-t-il à passer la main à son fils Kim Jong-un?

Il me semble que ce sont les services de renseignement sud-coréens qui ont “désigné” Kim Jong-un comme le successeur. Il n’y a eu aucune annonce de Corée du Nord indiquant que c’est vraiment le cas. Quoiqu’il en soit, le véritable pouvoir en Corée du Nord réside dans la Commission de Défense Nationale dont Kim Jong-un n’est PAS membre.

SP: les Coréens du Sud et du Nord parlent la même langue, mangent la même nourriture, et au fond d’eux, partagent les mêmes valeurs confucéennes. Pour autant, ils ont vécu dans deux systèmes radicalement opposés durant les 50 dernières années. La réunification est-elle toujours réalisable, ou même souhaitable?

C’est au Coréens de décider de cela et ce que je pense est hors de propos. Mais je vois également qu’il y a beaucoup de puissances étrangères qui ne voient pas d’un bon oeil la réunification de la Corée. Une Corée réunifiée avec les richesses en minerais du Nord et la base industrielle du Sud serait un concurrent très sérieux du Japon. Avec une Corée réunifiée, La Chine risquerait de perdre son influence sur la péninsule (au travers de la Corée du Nord) de même que la Russie. Et si la paix et la normalité étaient restaurées sur la péninsule, il n’y aurait plus de raison pour y maintenir des bases militaires américaines. C’est assez déprimant de voir que les Puissances souhaitent, au moins pour le moment, le maintien du statu quo.


yonggook

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