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Il y a 20 ans, le Mur

L1000266Au moment où le monde entier célèbre le 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, la réunification de la Corée semble loin. Si loin que l’on en vient à se demander si cet événement arrivera un jour. Derrière deux séparations survenues au même moment pour les mêmes raisons géopolitiques, un gouffre sépare le cas coréen du cas allemand. Explorons-le au travers de quelques éléments de comparaison.

7ème siècle – 19ème siècle

C’est en 676, une époque où l’influence du Royaume de France devait difficilement dépasser l’A86, que la péninsule coréenne est unifiée, lorsque le Royaume de Shilla parvient à vaincre et annexer ses voisins de Baekche et de Goguryeo.

Les Allemands attendront le 12 siècles supplémentaires pour vivre dans un même territoire et développer le sentiment d’appartenance à une même nation.

Vainqueurs – Vaincus

C’est en vaincue que l’Allemagne se voit imposer au sortir de la Seconde Guerre Mondiale l’occupation de son territoire par les forces alliées, puis la séparation et la création de deux Etats.

C’est en vainqueurs que les Coréens pensent accueillir les troupes américaines au Sud et soviétiques au Nord venues les libérer de l’occupation japonaise. Sauf que la Corée n’est pas dans le camp des vainqueurs. Elle est juste une péninsule à cheval entre deux zones d’influence. Un butin à partager entre les deux vrais vainqueurs américains au Sud et soviétiques au Nord.

3 et 10

Le PIB par habitant de la RFA était trois fois celui de la RDA au moment de la réunification. Le PIB de la Corée du Sud est dix fois celui de la Corée du Nord aujourd’hui. La Banque Mondiale estime le coût de la réunification pour la Corée du Sud à 3 000 milliards de dollars, soit plus de trois fois son PIB annuel (800 milliards de dollars).

Perestroika / Axe du mal

Quelle que soit la volonté du peuple Allemand, la réunification de leur pays n’aurait pu voir le jour sans le soutien de la super-puissance américaine et la bienveillance de la super-puissance soviétique.

La réunification coréenne n’arrangerait aucune des puissances avoisinantes: Les Etats-Unis n’auraient plus aucune raison d’y maintenir 17 500 GIs, la Chine verrait l’influence occidentale s’étendre jusque ses frontières extrêmes orientales et le Japon serait confronté à la concurrence d’une puissance régionale revigorée avec soif de vengeance.

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44 ans et 64 ans

La séparation de l’Allemagne aura duré 44 ans: une éternité mais en même temps un laps de temps suffisamment court pour que soient vivantes et actives les générations d’avant-guerre; celles qui parce qu’elles ont connu une Allemagne unifiée, œuvrent passionnément pour son retour.

20 ans après la chute du mur de Berlin où sont les Coréens nés dans un pays s’étendant de Busan à la Mandchourie? Aux marges de la société coréenne. Au Sud, tout au plus l’opinion publique s’attarde-t-elle sur ces quelques vieillards lors de retrouvailles télévisées certes émouvantes mais qui résument bien la situation: les derniers à vouloir réellement la réunifications sont suffisamment vieux pour avoir un frère, une sœur, ou un parent de l’autre côté de la frontière et donc trop faibles pour peser sur le cours des choses.

Les autres invoquent la réunification comme un voeu pieu: une réunification à condition qu’elle ne soit pas au détriment de la prospérité économique, à condition qu’elle ne signifie pas une marée d’immigrants venus du Nord prenant les emplois de ceux du Sud. La jeunesse, complètement décomplexée, est même de plus en plus nombreuse à la rejeter ouvertement: 13 siècles d’unité nationale sont finalement bien peu de chose face à 20 ans de prospérité.

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pixels humains

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Peut-être ne l’avez vous pas encore vue? Une vidéo buzze en ce moment sur un club de supporters de foot lycéen sud-coréen. Ce club pousse la chorégraphie jusqu’à l’extrême en faisant de chaque membre un pixel humain animant un écran de la taille de toute une tribune de stade. Le résultat est assez époustouflant :

(ps – merci @MonsieurP)

Mais ce qui l’est encore plus est l’étonnante similitude entre ce club de supporters et les chorégraphies organisées lors des mass games en Corée du Nord, chez le frère ennemi. Jugez par vous-même:

Deux spectacles si différents : l’un reflète la spontanéité d’une jeunesse s’exprimant par le sport et la camaraderie lycéenne, tandis que l’autre est le symbole de l’enrôlement total dans un système totalitaire dont l’emprise touche chaque centième de seconde d’une manifestation culturelle. Mais au final, ces deux motivations aux antipodes finissent par se retrouver dans un résultat visuellement semblable.

Deux générations ayant grandi dans deux systèmes radicalement opposés aboutissent à la même perfection chorégraphique, au même sens du mouvement d’ensemble et de la synchronisation. Peut-être est-ce une indication que même une guerre civile fratricide, qu’un endoctrinement extrême et que des régimes politiques rivaux depuis 55 ans ne peuvent venir à bout de valeurs qui soudent un peuple à travers l’Histoire? Et qui donne raison à ceux qui pensent que la réunification de la Corée est inévitable.

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BeolCho – 벌초

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Chuseok fête la fin heureuse de la moisson d’été. Les greniers remplis pour passer l’hiver, les Coréens se réunissent en famille pour célébrer l’occasion et rendre hommage aux ancêtres : un mélange de Thanksgiving américain et de Toussaint français à la mode confucéenne et chamanique. Aujourd’hui, la fête de Chuseok reste avec le nouvel an lunaire la principale fête familiale annuelle coréenne.

Trois semaines avant les festivités se tient le « BeolCho », un préparatif obligé pour qui aspire rendre dignement hommage à ses ancêtres, c’est-à-dire à peu près tout le monde : le rafraîchissement des tombes familiales. N’imaginons pas ici un caveau familial qui se trouverait dans un cimetière municipal à droite en sortant de l’Eglise du village. En Corée, la plupart des morts reposent loin de toute civilisation, souvent perdus dans les montagnes, dans un lieu connu et accessible uniquement des proches qui viennent s’y recueillir. Il ne s’agit donc pas de dépoussiérer les pierres tombales, plutôt de débroussailler et de couper les mauvaises herbes (« Beol » = supprimer ; « Cho » = mauvaises herbes) qui auront prospéré durant l’été ; activité qui nécessite la participation de tous et donc un motif à une mini – célébration avant l’heure.

Etant en Corée au bon moment, je pus assister au BeolCho de mes ancêtres et vous livre ici le récit de cette journée qui commença à l’aube.

5h30 – Départ de Séoul

L’objectif est d’arriver près de Uisoeng, dans la province de Gyeongsangbukdo vers 9h, sachant que la sortie de Séoul prend du temps même à cette heure-ci et qu’après la sortie de l’autoroute, il reste encore une grosse demi-heure de petite route à faire.


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Ce lever aux aurores m’aura au moins permis de me dire que ce sont peut-être les levers de soleil sur les campagnes vallonnées qui auront inspiré à certains le nom de Pays du Matin Calme.

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7h30 – Pause petit-déjeuner

Nous nous arrêtons dans une ère d’autoroute pour manger ce dont tout le monde rêve à 7h30 du matin: une soupe de nouilles bien pimentée. Problème: nous ne sommes pas les seuls en chemin pour le BeolCho et nous ne sommes pas les seuls à avoir faim. C’est donc avec une demi-heure de retard sur notre programme mais le ventre rempli que nous reprenons la route pour Uisoeng.

9h30 – Arrivée à destination

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Nous nous garons sur un chemin de terre qui sépare quelques rizières d’un flanc de montagne où se trouve les tombes de nos ancêtres. Les gens de notre village (et cousin lointains) sont déjà à pied d’œuvre quelque part au-dessus de nous et nous devons trouver seuls l’entrée du passage qui nous mènera aux tombes. Encore 15 minutes perdues, le temps de trouver non pas l’entrée elle-même mais des retardataires comme nous qui connaissent l’endroit mieux que nous.

Nous nous engouffrons avec eux dans la montagne pour une demi-heure de montée sauvage.

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10h – Les choses sérieuses commencent

Pour être tout à fait honnête, nous arrivons presque après la bataille: le gros du travail est achevé et il reste quelques branches à scier ou quelques mauvaises herbes oubliées par-ci par-là.

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Nous faisons le tour de toutes les tombes éparpillées ça et là; l’occasion pour moi de passer en revue quelques-uns de mes ancêtres, certains remontant à dix générations:

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Bien sûr, impossible pour moi de savoir seul l’identité de chaque tombe, d’autant que les inscriptions sont en chinois classique. Il ne me reste plus qu’à demander à mon oncle. Tiens, par exemple, quelle est cette tombe sans inscription juste à côté de celle de ce grand oncle? Une tombe clandestine me répond-on. Ce qui n’empêche pas les villageois d’en prendre soin comme les autres. J’imagine un bref instant le scandale qu’aurait provoqué l’enterrement clandestin d’un inconnu dans un caveau familial français. Juste impensable.

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Les travaux s’achèvent. Une dernière offrande et un dernier salut aux ancêtres avant de descendre. Puis c’est le retour au village pour un déjeuner bien mérité.

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11h30 – déjeuner

Pour trouver un lieu suffisamment grand pour accueillir le groupe, nous demandons l’hospitalité à un habitant du village qui dispose d’un grand terrain vague où sont disposées quelques tables. Les anciens prennent place en attendant que les plus jeunes improvisent un barbecue de poulet épicé: une grille en métal, quelques grosses pierres, un peu de bois sec et le tour est joué.

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Pour accompagner le poulet, du chou du champs d’à côté, de l’ail cru et des piments du champs d’à côté, du riz et de la pâte de soja fermenté (doenjang, le miso coréen) fait maison.

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Une heure d’un déjeuner simple mais authentique, de discussions des affaires du village, de nouvelles échangées sur soi-même ou untel qui n’a pas pu venir. Encore quelques minutes de répit le temps de fumer une cigarette. La parenthèse familiale se referme et la vie coréenne à cent à l’heure reprend ses droits jusqu’à Chuseok.

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Les sombres feux du passé : Chang-rae Lee

lessombresfeux dupasseLe « docteur » Franklin Hata fuit les histoires comme la peste. Mais la sienne est là, qui l’attend patiemment au coin du feu. Japonais d’origine coréenne, il s’est établi dans une bourgade du New Jersey, Bedley Run, au début des années soixante. Désormais septuagénaire à la retraite, il semble couler des jours paisibles dans sa banlieue cossue. Néanmoins, quelque chose intrigue et dérange dès les premières pages. Hata se raconte pourtant sans hâte, sur le ton amène de la respectabilité. Nous apprenons ainsi qu’il possédait une officine médicale et, qu’à force de travail et d’abnégation, son commerce a prospéré. Il vit dans une vaste demeure de style néo-Tudor avec jardin et piscine dallée. Conduite exemplaire, estime du voisinage, l’univers policé du gentil Franklin nous irriterait presque si l’on ne pressentait l’existence d’un autre monde, bien plus sombre et douloureux, derrière la belle façade immaculée.
Ironie du sort, c’est à la suite d’un incendie accidentel que s’embrase véritablement la mémoire verrouillée du narrateur. Au fil des souvenirs émerge la figure de Sunny, l’orpheline coréenne confiée aux bons soins du docteur. Adoption ratée qui dégénère petit à petit et se solde par le départ prématuré de l’adolescente dans l’opprobre et l’incompréhension : « Je n’ai pas besoin de toi, a-t-elle ajouté d’une voix douce et implacable. Je n’ai jamais eu besoin de toi. Je ne sais pas pourquoi, c’est toi qui avais besoin de moi. Mais ça n’a jamais été vrai dans l’autre sens. » Nous non plus ne savons pas pourquoi Hata a tant souhaité adopter une petite fille, allant même jusqu’à verser des pots de vin pour parvenir à ses fins. Et ce n’est pas Mary Burn, un autre rendez-vous manqué, qui dissipe les points d’interrogation : « Mais on dirait que tu lui es redevable et ça, je ne parviens pas à le comprendre. Je n’en vois pas la raison. Tu l’as recueillie. Tu l’as adoptée. Mais tu agis comme un coupable, comme si c’était une créature à qui tu as fait du mal, autrefois, ou que tu as trahie, et comme si tu te sentais obligé maintenant de satisfaire tous ses désirs. » Le retour inopiné de Sunny dans le présent vacillant de Franklin précipite la résurgence d’épisodes lointains et brûlants. A mesure que les réminiscences submergent la voix narrative, le récit se rapproche lentement mais sûrement de l’épicentre, telle une plongée inexorable dans les flammes de l’enfer.
Automne 1944, la guerre du Pacifique fait rage. L’officier de santé Jiro Kurohata, i.e. notre cher docteur,  est affecté dans un campement perdu au milieu des plaines birmanes. L’angoisse du combat, la routine débilitante et les brimades quotidiennes règnent en maître dans ce cloaque soumis à une hiérarchie militaire des plus rigides. L’attente finit par atteindre le moral des troupes. Heureusement que l’on annonce l’arrivée imminente de « volontaires ». Les hommes vont pouvoir enfin s’amuser un peu. Elles débarquent un beau jour, ces denrées rares, coincées entre les sacs de riz et les conserves de légumes. De jeunes Coréennes à peine sorties de l’adolescence. Elles sont cinq pour près de deux cents soldats. Parmi les victimes offertes aux troufions en rut, l’une d’entre elles est curieusement épargnée jusqu’à nouvel ordre. Elle se prénomme Kkutaeh et son souvenir va hanter Franklin à tout jamais.
Dans ce roman  crépusculaire où s’entremêlent les vivants et les morts, l’auteur exhume une page sordide de l’ Histoire en évoquant le sort tragique des Femmes de réconfort. Le choix d’un narrateur récalcitrant, bourreau et victime à la fois, décuple la tension dramatique du récit et élargit la perspective d’ensemble. Il est autant question des horreurs du passé que du destin d’un homme qui y a participé et l’a payé au prix d’« une vie entière d’obligations et de politesses. » Après Langue natale, Chang-rae Lee signe ici un livre dense et obsédant,  dont la lecture ne laisse pas indemne. Telle une marche funèbre, Les sombres feux du passé invite à la mémoire et au recueillement. Entrez donc dans le confessionnal, vous y entendrez le chant du cygne d’une vie désaccordée dès ses premières mesures .

Les sombres feux du passé
, L’Olivier, 2001, traduit de l’anglais par Jean Pavans.

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Chang-rae Lee a trois ans lorsque sa famille quitte la Corée du Sud pour venir s’installer aux Etats-Unis en 1968. Il fait de brillantes études à Phillips Exeter et à Yale. Après une brève incursion dans le monde de la finance, il décide de se consacrer à l’écriture à la mort de sa mère. il est l’auteur à ce jour de trois romans : Langue natale (Native speaker), Les sombres feux du passé (A gesture life) et Le ciel de Long Island (Aloft). Ainsi qu’il le dit lui-même, son œuvre s’attache à «analyser ce double sentiment de citoyenneté et d’exil, mettre en scène l’existence des expatriés, avec son cortège de complications, de douleurs et de joies. »


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